Edith Dekyndt, aux franges de l’expérience

Autour du travail d’Edith Dekyndt 

Exposition Les Ondes de Love, Grand Hornu, novembre 2009
Vinciane Despret
On pourrait faire commencer cette histoire à la toute fin du XIXe siècle, en 1880 par exemple. Ce ne serait ni l’automne, ni l’hiver ni l’été ni même le printemps, ce serait tous les jours. Elle s’entamerait devant un évier de cuisine ; les éviers de cuisine n’ont pas d’autre histoire que celle de tous les jours. Devant cet évier — mon histoire, comme toute fabulation d’origine, se doit d’être un peu conventionnelle— une femme toute jeune, Agnès, fait la vaisselle. Elle serait plus conventionnelle encore si j’ajoutais qu’Agnès rêve. Mais non, Agnès ne rêve pas. Agnès ne rêve pas parce que ce qu’elle fait demande une attention soutenue, elle est en train d’observer le comportement de l’eau. Comment l’eau se comporte-t-elle lorsqu’elle est soumise aux rencontres successives d’un verre, d’un couvert de métal, de l’huile et des impuretés que ces derniers progressivement lui concèdent, et du savon ? L’eau bouge à peine mais, en fonction de ce qui la contamine, sa tension de surface se modifie. Agnès est en train d’inventer, pour évaluer ce comportement, une échelle de mesure qui prendra, quelques années et quelques articles scientifiques plus tard, son nom : l’échelle de Pockels. Agnès Pockels teste, elle expérimente. Qu’est ce qui se passe si j’ajoute du sel ? Est-ce que la farine peut rendre lisibles ces mouvements ?
Histoires de cuisine

Je pourrais continuer cette histoire en insistant sur le fait qu’Agnès Pockels n’a pas pu aller à l’université, où les femmes ne sont alors pas admises, et qu’elle ne tient son savoir de physicienne que des livres qu’elle emprunte à son frère. Je serais alors tout naturellement conduite à offrir un passé et un futur à ce qui, de narration, devient Histoire. Je pourrais reprendre, en amont, le chemin qui a abouti à séparer le domaine de l’activité scientifique de celui des activités profanes, excluant les femmes et les amateurs du premier, ou celui qui a mené à désunir les espaces publics et les espaces domestiques, confinant les femmes dans ces derniers. Et je pourrais, cette fois en aval, fabuler le travail d’Edith Dekindt comme le prolongement de cette transgression, de ce passage des frontières, de cette contamination des espaces en m’appuyant sur cette définition laconique qu’elle donne à son travail : « je fais de l’art de cuisine »[1]. La cuisine comme art et comme expérimentation ; un laboratoire de chimie des rencontres de molécules entre elles, de gens entre eux, de molécules et de gens, la cuisine comme art et science d’apprêter et de transformer des matières et de participer à la croissance des corps que ces matières vont à leur tour transformer.
Mais cette histoire, comme toutes celles dont les héros sont inéluctablement les otages, ne lui serait pas fidèle. Il suffit d’en refaire le chemin pour repérer les petites trahisons : nous étions dans l’évier, nous voilà déjà à passer en douce du côté des fourneaux, à nous agiter dans les casseroles et, de là, subrepticement toujours, à rejoindre la table des convives. Or, les lieux importent. Il n’y a pas de « partout » dans le travail d’Edith, pas plus que de « nulle part ». L’universel, quand il s’y décline, désigne le fait de faire l’expérience des lieux. Et l’universel se construit pas à pas, lieux à lieux devrais-je dire, les uns après les autres, par une connaissance ambulatoire qui transforme des là-bas en ici ; l’universel, dans son travail, est affaire d’additions bricolées et de mises en rapports, par connexions partielles. Il s’agit de faire l’expérience de ce que les lieux affectent et comment ils affectent, en aucun cas de les confondre. Respecter les lieux, c’est apprendre à se laisser instruire par les transformations qu’ils nous proposent. Cela vaut même pour les lieux d’aisance ou de culte.
Nous étions devant l’évier, n’oublions pas alors que la cuisine, c’est une affaire de vaisselles, de liquides, de surfaces sous tension, de graisse en suspens et de bulles de savon.
C’est donc là que l’histoire doit recommencer, c’est à partir de là que les connections doivent s’agencer. Prenons garde alors à la seconde trahison déjà commise : l’expérience, dans le travail d’Edith, n’est jamais une affaire à deux, entre le phénomène qu’il s’agit de susciter et celui, celle en l’occurrence, qui le convoque. Ses effets doivent déborder, ils n’existent qu’à toucher, affecter celui à qui l’expérience est destinée. Celui qu’Edith appelle le perceveur « répond » à l’expérience et cette réponse la (et le) construit. Ce qu’il voit, ce qu’il en dit, sa manière d’être touché, ce qu’il rend disponible à l’expérience fait partie de l’expérience, comme cause et comme effet[2].
La contrainte est alors double, s’il me faut fabuler sans trahir : il me faut rester à côté de l’évier, il me faut quelqu’un, quelqu’une qui réponde de la singularité de cette expérience. Une femme qui aurait rincé ou essuyé la vaisselle, pourquoi pas ? Le frère d’Agnès avait une épouse, Elizabeth. C’est elle qui écrit : « ce que des millions de femmes voyaient tous les jours et dont elles s’obstinaient à se débarrasser, le film graisseux qui se forme à la surface de l’eau est devenu pour Agnès l’objet d’une passion, un mystère à élucider. »
Voilà ce que nous étions empêchés de saisir si nous quittions trop vite l’évier, si nous nous laissions entraîner vers les fourneaux bouillonnant de métaphores déjà cuites : Agnès Pockels a ramené au centre du monde ce qui en constituait la frange. C’était donc sans doute à cela qu’Edith me renvoyait, lorsque à un détour de notre conversation, en liant l’histoire d’Agnès à la sienne, elle m’invitait à ouvrir la question des généalogies en passant par la cuisine[3].
L’essentiel n’est plus ce qui s’y prépare, mais ce qui requiert tout un travail pour se mettre à exister — c’est bien là ce qui fonderait la plus sûre analogie avec le travail des scientifiques[4]. Elle se laisse convoquer par ce qui n’a pas réussi, jusqu’à présent, à importer suffisamment pour être perceptible[5]. Ou encore, ce qui n’a reçu d’autre rôle que celui d’indésirable, qu’on préfère donc ne pas voir, ou escamoter. Edith soutient ces êtres dans leur maladroite persévérance à être perçus. Bien inspirée celle qui écrivit qu’Edith Dekindt hausse le réel d’un ton[6].
Ainsi en ira-t-il bien sûr de la poussière, qu’elle nous apprendra à voir danser, glissant le projecteur sur ces zones d’ombre de la conscience claire qui en définissent les franges[7]. Mais plus encore aux franges de l’expérience, le travail sur les Myodesopsies, à mon sens, renouvelle radicalement la question de la subjectivité : plus précisément, propose une extension rare à la subjectivité.
Extension de subjectivités
Le travail « Myodesopsies », dont le titre renvoie aux particules de poussières qui flottent devant les yeux, peut être lu comme un questionnement sur la possibilité de l’objectivité[8]. Du fait de la présence de ces particules, il est pratiquement impossible de voir une surface absolument clarifiée ; c’est donc la possibilité d’une vision non contaminée qui se pose. J’avoue que je me serais volontiers laissée tenter par l’hypothèse d’une inversion de la question de l’objectivité, par le renversement spéculaire que l’œuvre opérerait : il s’agit à présent de voir clairement ce qui était considéré comme empêchant la vision claire ; la vision change d’objectif, elle essaie à présent de voir clairement ce qui l’empêchait de le faire. Il est vrai que le dispositif, une surface pure qui souligne la présence des particules, faille perceptive qui accueille leur pleine existence, pourrait susciter une nouvelle mise en opposition du couple attendu. L’hypothèse est d’autant plus tentante qu’elle renvoie justement à ces franges de l’expérience. Ce qui est perçu confusément, ce qui n’est plus perceptible parce que toujours là, ou, encore, ce qui ne résiste pas au fait de ne pas vouloir être perçu— voire ce qui, sauf gêne intense, est oblitéré dans le brouhaha de l’expérience perceptive— bref, ce qui n’était que mal perçu migre des franges ombragées vers les zones lumineuses.
Mais quelque chose me retient, ici, quelque chose qui entrave la marche légère de cette fabulation. A l’opposition objectivité/ subjectivité, selon cette hypothèse, se substituerait, mais sans le moins du monde l’ébranler, une autre dichotomie, d’ailleurs tout autant tramée sur le fil d’une épopée morale : celle entre une volonté de purification à laquelle nous aurions enfin appris à renoncer, pour une rédemption fondée sur la reconnaissance de nos péchés perceptifs. Cette vieille affaire de poutre et de paille dans l’œil du voisin s’accommoderait à l’esprit critique propre à notre temps et à son goût pour les retours réflexifs. Mais avec cette version, morale ou pas peu importe, nous nous sommes à nouveau éloignés de l’évier. Nous avons retiré les mains de l’eau chaude, nous voilà à compter les convives à la table, à rappeler les absents, à tolérer les intrus. Et nous avons oublié l’essentiel : nos corps[9].
Car les myodesopsies font partie de notre corps, ces « poussières dans les yeux » seraient des fibres qui restent de l’évolution embryonnaire du corps. Ils offrent la contradiction la plus flagrante à ce que la philosophe Donna Haraway nomme « les mythes tentateurs qui font de la vision une voie vers la désincarnation et la renaissance », ces mythes qui ratifient une manière de distancier le sujet connaissant de tous et de tout[10]. Les myodesopsies ne s’opposent pas à l’objectivité, bien au contraire, ils l’incorporent.
Parce qu’ils sont indissociables dans le travail d’Edith, aucune priorité ontologique n’est accordée, ni aux mydesopsies, ni à la surface blanche : la question de la subjectivité et celle de l’objectivité ne peuvent plus être adossées l’une à l’autre. On ne voit le blanc qu’avec ce qui n’est pas blanc, on ne voit la poussière que sur un fond suffisamment clair pour l’accueillir. La vision chargée de particules est devenue objet de vision, ce qui voit est à voir. Le travail d’Edith déploie dès lors une forme incorporée de l’objectivité qu’on aurait pu appeler, si le contraste tenait encore, objectivité concrète. On voit les yeux pleins. Ou, pour le dire autrement[11], l’artiste crée comme occasion d’expérience, une remise en cause de l’identité du moi, et donc de ce qui est objectif et subjectif, ce qui vient du monde et ce qui vient de moi : ce qui est mien s’instabilise, ce qui est moi devient très indéterminé, les mydesopsies sont à la fois mes yeux et ce que mes yeux perçoivent, ils sont « ce que » je vois et « avec » ce que je vois. Ils sont à la fois « moi »— ils sont miens, ils sont mon corps épaissi de son histoire, fibres rémanentes des toutes premières versions de ce que nous allions devenir—; ils me sont à la fois étrangers, restes oubliés— la preuve, je peux les voir sans me regarder.
Echanges de propriétés
Qui est « sujet » de chacune des expériences d’Edith ? On ne sait plus. Qui fait l’expérience ? La chose (couverture, bulle de savon, drapeau, sachet, vitre de verre) ? Le corps ? L’artiste, le perceveur, l’onde, l’électricité statique, le vent, la lumière ? Sont-ce les sujets de l’expérimentation ou ce à propos de quoi elle est menée ? C’est une tout autre définition de la subjectivité qui s’expérimente dans les oeuvres, qui crée de nouvelles connexions, qui procède par extensions. Rien d’étonnant à ce que dans un très beau texte, la philosophe Ana Samar Dzia pose, à l’intention d’Edith, cette étrange question : « S’il y a en moi un savoir des choses, y a-t-il dans les choses un savoir de moi ? »[12]. Elle ajoute, suivant cette intuition qu’il nous faut chérir et protéger ; « Edith Dekindt crée les conditions d’une découverte ou d’une invention des processus de subjectivation, qu’ils soient actifs ou passifs, humains ou inhumains, c’est-à-dire mécaniques, atmosphériques, magnétiques, chimiques, … ».
Chacun des projets pourrait se lire comme une mise à l’épreuve des possibles qui déploient ces extensions. Au cœur de ces expérimentations, des choses et des corps échangent en flux dynamiques les perspectives qu’ils (se) co-inventent. On reprendra à Bachelard, mais pour en faire bien autre chose, cette belle intuition d’une science possible : une psychophysique, une psychologie des matières[13].
Est ce que les choses ont un point de vue sur le monde ? Est ce que les choses ont des perspectives sur nous ? Il est difficile d’offrir une réponse à cette question ; il nous faut d’abord réapprendre à la poser ; il nous faut nous défaire des usages de l’ontologie qui s’est imposée, cette ontologie qui nous instruit de séparer les choses, désormais sans âme et sans vie, de ceux qui se sont arrogés le pouvoir de les appeler « choses ». Sans doute n’est-ce pas un hasard qu’Edith suscite des événements qui relèvent des expériences de l’enfance, bulles de savon, sachets qui fuguent, bouteilles qui explosent : ce sont des expériences propres à re-susciter d’anciennes complicités, celles que nous entretenions avec tous les êtres qui composaient le monde. Ces complicités qu’on appelle, quand on y renonce, « pensées magiques ». On se retrouve alors, au travers de ce renoncement, avec un seul monde, un monde muet, sans vie et sans perspective. Les choses n’ont plus rien à dire, plus rien à faire, plus rien à penser. Elles restent avec nous et attendent que le temps passe en tentant de persévérer dans leur être, puisqu’on leur a bien fait comprendre qu’elles n’ont plus que cela à faire.
Mais si vous retournez une fois encore à la cuisine, si vous replongez les mains dans l’eau tiède de l’évier, si les bulles se forment et si vous vous laissez guider les doigts à former un berceau par lequel elles se laisseront retenir, si les tensions de surface vous entraînent à suivre des molécules qui se rencontrent, qui s’attirent ou se rejettent, alors les choses vont renouer avec les pouvoirs que vous leur connaissiez autrefois. Les choses peuvent à nouveau se « comporter » avec nous, ce qui veut également dire, « porter avec nous ». Il n’y a là nulle magie, juste le fait de s’en remettre à la force des choses, de leur conférer à nouveau la puissance d’affecter et d’être affectées.
Est-ce dire que les expériences d’Edith confèrent aux choses le statut de sujets qui auraient en eux-mêmes la puissance d’agir ? Pas le moins du monde. Pas plus que nous ne devenons objets passifs, simples récepteurs de ces expériences. Il y a bien extension des subjectivités, mais celles-ci ne s’inscrivent que dans des rapports et des connexions nouvelles. Les choses et nous, nous instaurons réciproquement sujets et objets d’expérience. Et dans ces expériences, par un jeu constant de relais et de médiations, nous échangeons nos propriétés. Ce que l’ancienne ontologie ne permettait pas de penser devient pleinement perceptible. Avec elle, nous étions toujours forcés à un choix : soit les choses font de nous ce que nous sommes, soit les choses ne sont que ce que nous voulons qu’elles soient. Soit l’arme transforme l’homme en meurtrier — le fusil fait le larron—, soit l’arme n’est rien si elle n’est pas aux mains de l’assassin — la maîtrise est tout entière du côté de l’humain. Dans ce cadre, nous étions constamment contraints à choisir l’origine de la puissance et de l’action. Dans les expériences d’Edith, les forces, au contraire, se propagent — d’où l’importance accordée à la contamination. Les choses nous font faire, elles nous font agir, elles nous affectent et nous modifient. « Aussi puissant qu’on imagine un créateur, écrit Bruno Latour, il ne sera jamais capable de maîtriser davantage ses créatures qu’une marionnette ses marionnettistes, qu’un écrivain ses carnets, qu’une cigarette son fumeur, qu’un locuteur sa langue. Il peut leur faire-faire quelque chose mais pas les faire. Engagé dans une cascade d’événements irréversibles, oui ; maître de ses outils, non (…) L’ensemble des conditions préalables ne suffit justement jamais à déterminer l’action (…) Il n’y a qu’un parfum dont l’odeur soit agréable au créateur, celui de la surprise devant des évènements qu’il ne maîtrise aucunement mais qu’il fait être. »[14]
Du comportement des choses
Etats de choses et états de conscience s’enroulent les uns autour des autres. Ainsi en va-t-il, pour les invoquer à nouveau, des bulles de savon dont l’existence témoigne à présent de leur approbation retenue. Elles se constituent comme autant de perspectives sur une atmosphère[15], c’est-à-dire des manières d’être affectées qui traduisent ce qui affecte : la chaleur des mains, la rondeur du creux de l’accueil entre les doigts, la couleur, l’intensité, la modération, la pression et la température, la dépression, la patience, la résistance, la condition extrême, l’obstination, la symétrie, l’irisation, la tension. De qui, de quoi ? La question peut se poser ; aucune réponse ne pourra cependant prétendre s’imposer et interrompre la cascade, transformer un nœud de relais en cause. Tout se réarrange, se ré-agence, se répond. L’œuvre témoigne de la diversité des façons dont les choses et les êtres font compter leur environnement. Ce qui était, dans l’ontologie traditionnelle, du seul ressort des vivants. Chacune des expérimentations participe d’une science des comportements : entendez, à présent qu’ils ne sont plus le privilège des seuls humains, comme une science qui étudie la manière dont quelque chose importe pour un être, et qui le fait agir. Exemplaire à cet égard que cette chorégraphie de deux mains créant d’étranges êtres avec des poussières d’aimant[16]. Qui des pôles aux extrémités de la terre, de la poussière, des mains peut se déclarer créateur ? Chacun importe pour les autres, chacun fait environnement créateur pour les autres, instruit, induit, suscite, rend disponible. Les mains sont-elles guidées par le corps, par les fils invisibles qui les relient aux forces des extrémités de la terre, par les aimants qui tantôt résistent tantôt cèdent à la séparation ?
Certes, je l’ai annoncé, la psychophysique, cette psychologie des matières dont parlait Bachelard pourrait qualifier cette science nouvelle, cette exploration de la spéculation la plus concrète, cette aventure de nouveaux agencements, cette science qui étudierait les modes d’existence bien actifs non seulement des gens, mais aussi des choses. Sauf que Bachelard, justement, aurait repris ce geste si classique de séparer la science de son autre, d’une manière qui n’avait rien de particulièrement poli. Il fallait, à l’entendre, que la science pense contre l’opinion, toujours un peu bête et prête à se laisser duper. Que la rêverie trouve son propre lieu de pâture et les troupeaux seront bien gardés. Je ne sais, dans un tel monde, de ce qu’il adviendrait de ces merveilleux physiciens qui apprennent à entendre la musique du sable des dunes et qui s’efforcent de lui donner les meilleures conditions pour qu’il puisse chanter.
Sans doute, l’expérimentation des possibles, chez Edith Dekindt, doit-elle justement adopter ces chemins où les psychologues tremblent de s’aventurer[17]. C’est elle qui parle, sans s’en effarer, d’un de ces hommes, au demeurant terrible, qui ressentait de la compassion pour une bicyclette abandonnée[18]. C’est encore elle qui constate, laconique, que « dans l’état actuel de la législation, tout ce qui existe, à l’exception de l’être humain, est une chose ». Et c’est elle enfin qui s’émeut de la tendance à s’égarer de certains objets, plutôt que d’autres, les chaussettes, les peignes, les cuillères à café, les briquets et les gants.
Edith Dekindt repeuple le monde[19]. Ses expérimentations des possibles sont autant de manières, si je détourne à son intention les mots de Pierre Sansot[20], « d’augmenter notre capacité d’accueillir le monde ». J’ajouterais cependant, de l’accueillir « autrement ». Des sachets de plastique qui s’envolent, des gobelets qui fuguent le long des routes : elle ne dit rien, elle ne statue pas. Elle compte sur nous. Car s’il s’agit de mettre à l’épreuve une psychologie des êtres, une science des comportements d’hétérogènes, d’en tenter l’expérience, ceci ne tient, en l’état actuel des choses, qu’en s’adressant à cette part de nous, cette part qu’elle réactive délibérément — nous, les « perceveurs »[21]—, cette part de connivence qui nous lie au monde des choses comme à un monde doté d’une vie, sinon tout à fait propre, du moins déjà bien déployée. Et si la connivence ne peut être immédiate, si elle a besoin de relais, c’est entre les choses elles-mêmes qu’elle la cherchera. Elle demandera par exemple aux unes, parce que leur comportement apparaît à certains égards animé de motifs semblables à d’autres (et sachant que jamais les motifs ne pourront prétendre épuiser les explications), d’expliciter, en leur nom, l’expérience qu’elles font du monde. Edith fonde ainsi une véritable psychologie comparée des choses. Lorsqu’elle s’adressera à la terre, pour lui demander de partager ce qui la bouleverse et la fait trembler, c’est aux ondes qui la traversent qu’elle s’attachera ; à un drapeau, par exemple, qui, en obtempérant aux courants et pressions diverses, épouse l’onde de Love et invente une manière paisible d’en tenter l’expérience.
Mais cette onde dont il s’agit de faire éprouver l’expérience peut, ici encore, nous ramener à cet art de cuisine, cette science des quotidiens qui sauve l’ordinaire du déficit existentiel. Nous revoilà à l’évier de vaisselle avec des verres cette fois, de ceux qu’on craint tant de briser. C’est cependant ce qu’Edith va leur demander, en compagnie de vitres, qui elles aussi feront l’expérience de l’onde de Love.
Certes, cette expérience anticipera de quelques milliers d’années, leur changement d’état. Mais ces verres de cristal et ces vitres nous apprendront ce que les sorciers des lointaines contrées de Terremer[22] ont toujours su : que ce qui fait la singularité et la très grande vulnérabilité des êtres, c’est leur véritable nom. Non pas le mot qui les désigne, le nom commun, mais le nom qui fonde leur essence, celui-là même qu’il faut éviter de divulguer, car qui connaît le nom, peut soumettre celui qui le porte. Je crois que les verres et les vitres portent chacun et chacune un nom. Car chaque verre, comme chaque vitre produit un son, quand on le touche, un son qui est unique, qui signe son identité la plus intime. Cela ne peut être que son nom : car si vous arrivez à lui répéter, avec exactitude, si vous le nommez dans son langage, il est alors traversé par une onde qui le brise en éclats. C’est là sans doute la faiblesse dont ils nous avertissent, avec un peu trop de confiance, par leur transparence : ils sont incapables de ne pas dévoiler leur nom. Verres de cristal et vitres de verre entament alors un nouveau mode d’existence, sous une forme morcelée. Il serait bien utile et intéressant de savoir, dans la perspective de cette science neuve et si prometteuse des comportements des choses et des êtres qu’elles affectent, si chacun des morceaux reçoit à son tour un nouveau nom.
[1] Interview accordée par l’artiste le 29 août 2009.
[2] « Si j’en avais été capable, j’aurais écrit des livres. En tant que lecteurs, nous sommes actifs, créatifs. Toutes les images sont générées par le lecteur à partir du texte : les personnages, les lieux, les sons. Il y a autant de romans dans un roman que de nombre de fois qu’il a été lu. J’essaye de faire en sorte qu’il se passe la même chose pour une exposition, que chaque visiteur ait une expérience singulière, physique et mentale avec le lieu et ce qui y est montré ». Entretien avec Julien Foucart, « Speed of Life— Conversation avec Edith Dekindt », in I remember Earth, Facteur Humain, p. 99.
[3] Sans que nous puissions prévoir, ni l’une (elle avait même oublié le nom de Pockels) ni l’autre, si l’expérience de cette induction aboutirait.
[4] Bruno Latour, Politiques de la nature, Paris, La découverte, 1999.
[5] Un de mes amis ornithologues a passé des années à étudier le chant de l’alouette des champs. Pendant toutes ces années, il les a enregistrées, se demandant ce qui importe, dans le chant d’une alouette pour une autre. Est-ce le rythme ? Sa modification restait sans effet. De même pour les fréquences, l’intensité, l’ordre des notes : les effets étaient sans commune mesure avec les altérations. Il nous a fallu dix ans, me raconte-t-il, dix ans d’essais les plus divers, tous aussi infructueux, il nous a fallu dix ans pour apprendre que ce qui importe dans le chant de l’alouette, ce qui fait signification, ce sont les silences.
[6] Cécila Bezzan, « Are you experienced ? », in I remember Earth, Facteur Humain, p. 108.
[7] C’est ainsi que David Lapoujade propose de définir ce que le philosophe William James appelait « franges de la conscience », cette part de la conscience qui ne perçoit que confusément, sans vraiment savoir qu’elle le perçoit. Frank Wagner, Entretien avec l’auteur autour de Fictions du pragmatisme, consultable sur le site Vox poetica, depuis le 26/10/2008.
[8] Ce que fait brillamment Rodney Latourelle dans « A Language Loosing Consciousness » (texte en ligne sur le site de l’artiste) en soulignant qu’elle réussit à « impliquer des objets du monde dans des débats épistémologiques surprenants.
[9] On a pu suspecter que la pièce « The Voyager Golden record » (pour l’exposition Present Perfect), pièce sonore que la sonde Voyager avait emporté dans le cosmos pour disséminer les sons de la terre, pointerait, avec ironie, le postulat à la base de cette opération : supposer que si des êtres rencontrent cette sonde, ils verraient et entendraient comme les humains. Je proposerais une version plus pragmatique, en tenant compte de l’intérêt de l’artiste pour la corporéité. Nous voyons et nous entendons, et ce sont sans doute là les sens que nous privilégions pour les rencontres, parce que les rencontres sont toujours des rencontres de corps. Le postulat était donc un postulat fondé sur les conditions de félicité de la rencontre : que les autres puissent eux-mêmes compter sur leur corps pour entrer en relation avec nous.
[10] Donna Haraway, Des singes, des cyborgs et des femmes, Arles, Editions Jacqueline Chambon, Actes Sud, 2009, p. 336.
[11] Dans des termes qui pourraient revendiquer, à certains égards, sinon la signature, du moins l’influence de William James.
[12] Figures de sympathie, texte en ligne sur le site de l’artiste.
[13] Cette intuition à laquelle je rattache son travail m’a été confirmée lors de nos échanges. Edith m’a fait lire un texte magnifique et déroutant de Norman Mailer, évoquant la « psychologie des machines ». (Of a fire on the Moon, 1969, 1970, pp ; 219 et suiv). Pour Bachelard, je renvoie notamment, quoique je le détourne considérablement, à L’eau et les rêves, José Corti, Biblio Essais, Poche, 1942, p. 11.
[14] « FAKTURA de la notion de réseaux à celle d’attachement », in André Micoud et Michel Peroni, Ce qui nous relie, Editions de l’Aube, La Tour d’Aigues, pp. 189-208 (2000). La notion d’échanges des propriétés qui me semble caractériser le régime particulier d’expérimentation avec propagation des forces et des effets est également inspirée des analyses que Bruno Latour offre aux travaux des scientifiques.
[15] Provisory Object.
[16] Martial M et Martial O.
[17] Je serais plus hésitante quant à affirmer cela de tous les scientifiques. Il n’est pas rare d’entendre parler du comportement de la matière voire d’utiliser une syntaxe active à propos des choses chez certains scientifiques (et la manière dont je parlais du travail d’Agnès Pockels ne faisait que refléter ce qui est d’usage chez les physiciens et les biologistes, accordant, de manière plus détendue que leurs collègues psychologues, ce qu’on appelle « l’agentivité » aux choses).
[18] « Toute ressemblance avec des personnes, existantes ou ayant existé, est pure coïncidence », Gargarin, The artists in their own words, 18, 2008, pp. 22-41, p. 35. L’homme terrible était en l’occurrence le tueur en séries Ted Bundy.
[19] Cette affirmation peut en même temps recevoir une traduction qui, dans ses accents jamessiens, associerait son travail à celui des scientifiques : connaître n’est pas le fait de révéler un monde qui pré-existe, connaître, c’est enrichir le monde. Que vaut une vérité qui n’ajoute rien au monde ?
[20] Du bon usage de la lenteur. Payot & Rivages, Paris, 2000, p. 12
[21] Cette acte d’instauration a pu être interprété par Dominique Moreau ( Une poétique de la matière ou le temps retrouvé, DEA en Art Actuel, Université de Liège, 2005-2006 ; texte en ligne sur le site de l’artiste) sous le signe d’un motif humaniste. Je rattacherais plutôt cela à la reprise, volontaire ou non, des présupposés qui fondent la psychologie, et notamment le fait de la nécessité, qu’elle a très rapidement créé, de construire le rapport entre l’expérimentateur et le sujet comme un rapport de pouvoir. L’expérimentateur est actif, le sujet, passif, ne fait que réagir à ses inductions. La naissance de la psychologie promettait tout autre chose cependant, avec Wundt, à la fin du 19e : les sujets de l’expérience (d’ailleurs appelés souvent, selon l’expertise attendue, discriminateur, perceveur, etc…) et l’expérimentateur avaient des rôles interchangeables, et se les distribuaient selon les talents de chacun, les sujets parfois co-signaient les articles, leur rôle était bien actif et demandait un travail pleinement reconnu.
[22] Selon le roman éponyme d’Ursula Le Guin, Paris, Robert Laffont, 1980.
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