« Etre ou ne pas spectre »

« Etre ou ne pas spectre »
Vinciane Despret
Article paru dans Libération (59 philosophes écrivent),
13 novembre 2008, p. 15.
Les indices abondent, notre relation aux défunts est peut-être en train de changer et ce que les psychothérapeutes nous disent qu’il faut entendre sous la notion de deuil pourrait bien devoir subir quelques aménagements. Il y a quelque temps, la revue scientifique « Cultural Geographies » a consacré un numéro spécial à un champ de recherches pour le moins surprenant : la spectro-géographie[1]. Cette nouvelle branche de la géographie se propose d’étudier, avec beaucoup de sérieux et d’intérêt, la cartographie des lieux hantés, les lieux où des formes de présence du passé semblent persister, de manière très active. Plus remarquable encore, certains de ces spectro-géographes ont insisté sur la nécessité et la fécondité d’une position volontairement « hésitante » quant au statut à accorder à ces êtres qui hantent. Cette hésitation apparaît d’autant plus nécessaire, disent-ils, que « ce qui hante » traduit souvent une résistance au déni ou à l’oubli.
On ne manquera pas de remarquer que ces dernières années, on a vu se multiplier quantité de romans et de témoignages qui semblent vouloir cultiver cette posture hésitante quant à la question du mode d’existence des défunts. Certains d’entre eux pourraient revenir, d’autres sont toujours là, quoique sur un autre mode, d’autres encore demandent à être nourris, soutenus, pensés, pour continuer à exister[2].
La thématique est plus insistante encore si l’on s’intéresse aux séries télévisées. L’hésitation y est moins visible, elle prend plutôt la forme d’une remise en question du statut de certains morts comme disparus — remise en question généralement contestée par tout autre que le héros. « Six feet under »[3] s’impose évidemment du fait que l’histoire se déroule dans une entreprise de pompes funèbres. Mais elle s’impose d’autant plus que la narration n’hésite pas à donner un rôle actif à certains défunts qui se mêlent d’intervenir dans la vie des vivants —un cadavre qui tout à coup se redresse sur la table de travail pour récriminer, ou encore le père, décédé lors du premier épisode qui, régulièrement, apparaît à son fils ou à sa veuve. Une thématique commune traverse nombre de ces séries : les morts s’obstinent à rester parce qu’ils attendent quelque chose des vivants. L’héroïne de Ghost Whisperer (Melinda entre deux mondes)[4] introduit chacun des épisodes par un rappel : les « esprits errants » qui s’adressent à elle pour lui demander son aide sont « ceux qui ne sont pas passés de l’autre côté parce qu’ils ont encore des affaires à résoudre avec les vivants ». Dans une veine proche, dans la série Medium[5], Allison DuBois résout une partie des affaires qu’on lui confie en communiquant avec les défunts, tout comme le fait Raines, le policier du feuilleton du même nom, en conversation avec les victimes dont il a la charge[6]. Si Cold Case[7] ne fait pas intervenir de manière active les personnes décédées dans les progrès de l’enquête, on ne peut s’empêcher d’être interpellé par la fin de presque chaque épisode : les morts sont très souvent présents au moment où les inspecteurs referment la boîte du dossier jusque-là prématurément classé, témoins silencieux et souriants. C’est bien là le ressort de toutes ces intrigues : la clôture de l’enquête apporte enfin aux morts l’apaisement, puisque, dans tous les cas précités, ils disparaissent une fois le coupable arrêté. Le motif de toute enquête est alors double : punir les coupables et répondre à la demande des défuntes victimes que justice leur soit rendue.
Comment comprendre ce retour massif des revenants ? Signalons que ce n’est pas la première fois que cela nous arrive. Au 12èmesiècle, selon l’historien Jean-Claude Schmitt, l’invention du Purgatoire et des suffrages aura pour conséquence que les morts, plutôt tranquilles jusque-là, reviennent en grand nombre pour réclamer la solidarité — les messes et les prières— qui leur permettaient de sortir du purgatoire. Le 19ème siècle connaîtra également une recrudescence des apparitions, notamment grâce aux pratiques des spirites. On renvoie souvent, pour expliquer le phénomène, à l’usage de nouvelles techniques, et plus précisément des techniques de communication. Pour le 19ème, selon certains l’invention du télégraphe, selon d’autres celle du téléphone ou du phonographe qui dissocient le son de celui qui produit ce son, auraient suscité la possibilité de mettre « deux mondes » en contact ; pour l’époque la plus récente, les nouvelles techniques de communication tendraient à abolir la distance entre l’ici et l’ailleurs et encourageraient la confusion des limites entre le visible et l’invisible.
Mais on pourrait également envisager une autre hypothèse, en prenant en compte la particularité des dispositifs culturels où sont mobilisés ces rapports en apparence étrange aux défunts. Les témoignages et les séries constitueraient les lieux propices à la réactivation de conceptions toujours vivantes mais marginalisées par un rationalisme renvoyant ces histoires à l’imaginaire des vivants ou à leurs processus intrapsychiques. Car si l’on suit l’enquête qu’a menée la psychologue Magali Molignié[8] auprès de personnes endeuillées dans la France contemporaine, on se rend compte que nombre de ces personnes résistent à la conception de la mort comme néant, et qu’elles résistent de ce fait à ce qui apparaît dès lors plutôt comme une véritable prescription : le travail du deuil. Nombre de ces personnes, en d’autres termes, ont élaboré une réponse bien plus hésitante à la question de savoir où sont les morts et ce qu’ils attendent des vivants. Il serait alors intéressant de penser de ces dispositifs de culture populaire que sont les témoignages et les séries qu’ils sont les lieux de résistance tant aux versions qui s’imposent à propos des morts qu’à la clôture prématurée des questions que ces derniers ne cessent de nous poser.

[1] Numéro 15, revue éditée par Sage Publication.
[2] Par exemple « Il est où Fernand » de Patrick Chesnais, « L’année de la pensée magique » de Joan Didion, « Mes morts » de Stéphane Lambert, « La fille-bison » de Janet Frame.
[3] Série créée en 2001 par Alan Ball, suite à la mort de sa sœur.
[4] Série crée en 2005 par John Gray.
[5] Créée en 2005 par Glenn Godon Cardon.
[6] Créée par Graham Yost en 2006.
[7] Affaire classée, série créée en septembre 2003 par Meredith Stiehm.
[8] « Soigner les morts pour guérir les vivants », Paris, Les Empêcheurs de penser en rond.
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