Relire, dix ans après, « L’expression des émotions chez l’homme et chez les animaux » de Charles Darwin

Relire, dix ans après, « L’expression des émotions chez l’homme et chez les animaux » de Charles Darwin.
Vinciane Despret
(Article non publié)

Il y a un peu plus de dix ans, les observations de Darwin sur “l’Expression” des émotions n’avaient pas véritablement réussi à arrêter mon attention. Le moins que je pensais pouvoir attendre de ce travail, puisqu’il s’agissait d’émotions, était de retrouver les prémices de cette « science des comportements animaux » qu’on appellera plus tard éthologie, et ce qui m’intéresse chez les êtres vivants, hommes et bêtes, la façon dont ils communiquent, autrement dit la dimension relationnelle de toute expression des émotions.  Pourquoi Darwin consacrait-il autant d’énergie à étudier les expressions, du sourire au froncement de sourcils, du hérissement de la pilosité à la moue de dégoût, en les considérant en quelque sorte comme des réponses mécaniques à des bouleversements internes, sans prendre un seul instant en compte le fait que les animaux, et les hommes, communiquent avec leurs émotions? On peut bien sûr envisager que, dans la perspective de la lutte pour la survie, le fait de communiquer ses émotions peut s’avérer un mauvais calcul: il vaut mieux, face à un prédateur ou à un ennemi,  masquer ses intentions, si ce n’est dans le cas où on veut l’effrayer. Darwin se serait trouvé devant ce qu’on appelle un paradoxe de l’évolution: si l’on accepte  que l’expression des émotions a une fonction de communication, alors, en rendant lisibles leurs émotions, les animaux agissent contre leur intérêt[1]. Ne pouvant résoudre cette contradiction, Darwin aurait donc préféré se cantonner dans une analyse étroite des expressions et traiter les émotions comme si elles n’avaient pas de véritable dimension relationnelle.
A relire ce texte aujourd’hui, je me rends compte que j’avais été beaucoup trop vite et que l’essentiel, et l’intérêt de ce travail,  m’avaient échappé.
Il m’aurait fallu comprendre cette absence comme une difficulté intéressante, non comme un manque. Car la dimension communicationnelle des émotions n’est pas absente chez Darwin ; elle joue simplement un autre rôle que celui qu’on attend d’elle aujourd’hui  : elle devient la condition de l’étude — c’est bien parce que les expressions émotionnelles nous disent quelque chose que nous pouvons les étudier – mais cette valeur communicationnelle n’a pu émerger que comme un effet, et même un effet tardif, de l’expression. Elle correspond à l’invention d’une compétence nouvelle chez les vivants : celle par laquelle ils ont appris à reconnaître et à traduire des émotions similaires aux leurs dans l’expression d’autres êtres.
Ce qui nous donne une histoire bien plus intéressante, bien moins linéaire et surtout bien plus compliquée : une aventure qui se déploie autour du bricolage et de l’invention. Traduire le problème de la communication comme un paradoxe, c’est en fait reconstruire l’histoire comme si tout ce qui s’y était inventé devait d’emblée s’être adapté. C’est justement ce que Darwin veut éviter, notamment parce que cela ressemble un peu trop aux arguments des utilitaristes créationnistes. Selon ces derniers, Dieu a spécialement créé les muscles faciaux afin que nous puissions communiquer nos émotions aux autres humains. Darwin répondra d’ailleurs par une boutade : « quoi, Dieu aurait donc alors également doté les singes de muscles faciaux pour leur permettre d’exécuter leurs hideuses grimaces ? » Derrière la plaisanterie, un autre enjeu apparaît. Il ne s’agit pas simplement de contrer l’utilitarisme et son dieu maniaque de l’adaptation, il s’agit surtout de s’opposer au fait que seuls les humains auraient la possibilité de manifester des émotions. C’est là que Darwin m’apparaît comme le plus contemporain de nos naturalistes. Prenons, au hasard, le dictionnaire du comportement animal de Mac Farland, de 1990 : à la référence « émotions », on y lira que l’une des principales différences entre l’émotion humaine et l’émotion animale, est que, si les êtres humains connaissent une grande variété d’émotions (…), les animaux eux, n’en ressentent que très peu (…) L’animal n’a, semble-t-il, que des émotions qui correspondent à certains problèmes de survie et pour lesquels la pression d’adaptation est extrêmement forte[2]. Les termes sont étrangement identiques à ceux des créationnistes auxquels Darwin s’opposait.
J’aurais donc envie de célébrer aujourd’hui la modernité de Darwin : les animaux convoqués à témoigner sont équipés d’un répertoire émotionnel que l’on commence à peine à comprendre, un répertoire qui a longtemps été oublié dans les recherches ultérieures, obéissant à des règles ascétiques de rigueur et de scientificité .
Là où Darwin nous étonne plus encore, c’est dans la manière dont il va dresser cet incroyable inventaire d’émotions humaines et animales. Sans préjugés à l’égard de ce qui déborde largement le cadre d’une pratique scientifique stricte, il convoque les observations de champs les plus hétéroclites : d’abord les siennes, en naturaliste expérimenté ou en père curieux et attentif regardant grandir ses enfants, celles des gardiens de zoo, des physiologistes et des anatomistes, celles des voyageurs en contact avec d’autres cultures et avec d’autres habitudes, ou encore, celles de ces psychologues patentés que sont les poètes, les romanciers, les sculpteurs et les comédiens. Darwin a pu mobiliser toutes les ressources de sa culture et des pratiques scientifiques, les mêlant avec bonheur. Il observe, avec finesse, un chien contrarié, un chat irrité, un chimpanzé désappointé, un orang-outan horripilé, un macaque larmoyant, un rongeur chanteur — véritable bestiaire à la Prévert, mais qui converge avec l’actualité d’une éthologie (enfin) moins ascétique. Il expérimente également et, anticipant ce qui se refera quelque cent ans plus tard, confronte les chimpanzés du jardin zoologique au test du miroir ou, étude de la frustration oblige, à celui du fruit inaccessible. Il étudie ses propres enfants avec une curiosité passionnée  et note quand apparaissent, au jour près, le rire, le sourire, les larmes ou la compassion. Il envoie encore un questionnaire à ses informateurs à l’étranger :  le baiser ou le rougissement sont-ils universels ? Il confronte des témoins à des photographies de visages tristes, joyeux, terrorisés, ou surpris : reconnaissons-nous, de manière fiable, les expressions ? Enfin, adoptant poètes et romanciers comme guides privilégiés, dans une enquête qui déborde largement l’énigme de l’expression, Darwin cartographie avec un tact et un souci de réflexivité dont la psychologie pourrait aujourd’hui s’inspirer, les cheminements de ce que nous appelons encore si joliment « nos états d’âme ».

[1] Voir à ce sujet Paul Dumouchel (1995) L’émotion. Essai sur le corps et le social. Paris : Les empêcheurs de penser en rond, p. 101.
[2] Robert Bolles, in Dictionnaire du comportement animal. Trad. G. Schoeller. Paris : Laffont.
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