Militer pour l’égalité H/F: Etre ou ne pas être femme?

  « Militer pour l’égalité H/F : être ou ne pas être femme ? »

Conférence prononcée à la FGTB de Liège à l’occasion de la journée des femmes (2012)

 

 

Résumé

Les femmes pensent-elles et agissent-elles différemment des hommes ?  Si oui, pour faire avancer la cause des femmes ont-elles intérêt à mettre en évidence ces différences ?

 

 

 

Introduction

D’abord, je commencerais en disant que je peux difficilement me dire féministe, au sens que pourrait revendiquer quelqu’un(e) d’avoir contribué, en militant, dans l’histoire du féminisme. Je ne peux m’arroger la fierté m’être activement engagée, d’une manière ou d’une autre, de façon explicite à la cause des femmes. Ce serait de l’imposture, tout ce que je peux dire c’est que j’ai bénéficié de ce combat, et que j’en suis reconnaissante.

Ce que je peux dire, en revanche, c’est que j’essaie de devenir féministe, en essayant de penser comme une féministe, et en tentant de contribuer, dans la position qui est la mienne, celle de chercheuse universitaire, à ce mouvement de pensée et de transformation du monde qui porte la marque du féminisme.

C’est donc de ce trajet particulier que je voudrais rendre compte, en essayant de partager avec vous ce que peut vouloir dire, dans toutes les manières possibles d’être féministe, être femme et chercheuse, et accepter que cela change quelque chose d’être femme, ou féministe, quand on est chercheuse.

 

Je n’étais pas totalement ignorante : j’avais bien sûr lu, dans ma jeunesse,  notamment Simone de Beauvoir et Benoite Groult avec intérêt, mais n’en avais rien fait. Cela n’avait pas réellement changé ma vie, tout au plus cela avait soutenu le sentiment d’injustice et de malaise que j’éprouvais lorsque j’étais confrontée à des situations qui ne me paraissaient pas normales, comme le fait de lire des commentaires sur des réussites féminines (elles vont perdre leur féminité, ou elles feraient mieux ce s’épanouir dans des activités dans lesquelles les femmes excellent), ou encore lorsque je devais entendre, au sein de ma belle famille, des remarques sur mes choix, comme celui de reprendre des études alors que j’étais déjà mère et que j’arrivais difficilement à être l’épouse parfaite qu’on semblait attendre de moi. J’avais donc acquis un peu de certitude ou un peu de force par rapport à ces choix, qui me faisaient tenir bon, à un niveau personnel, mais cela n’allait pas plus loin.

 

Les émotions

 

Je pensais à l’époque qu’être féministe se résumait à un courant de lutte qui dénonçait les injustices et encourageait les femmes à vouloir autre chose. Et comme je voulais autre chose, cela me convenait assez. J’ignorais alors tout de ce courant de recherches qui proposait non seulement de vouloir autre chose, mais de penser autrement, et de changer la manière de penser. Les choses ont changé lorsque j’ai entamé ma recherche de thèse sur les émotions. C’est dans cette recherche j’ai découvert cette possibilité, et surtout la possibilité que pour vouloir autre chose, il fallait sans doute penser autrement. Car ce que ces recherches m’ont amenée à envisager, c’est à penser les relations de pouvoir, et surtout à penser comment les relations de pouvoir impriment les aspects les plus infimes, les plus banals, les plus quotidiens de notre vie. Le personnel est politique, c’est ça que le féminisme devait m’apprendre. Les relations de pouvoir ne sont pas que dans la répartition inégale des tâches, et dans les inégalités qu’on rencontre, dans les difficultés qui se dressent sur nos routes, elles sont dans les mots que nous utilisons, dans la manière dont nous nous définissons, dans les envies d’être satisfaisantes ou parfaites, dans les culpabilités que nous éprouvons de ne pas l’être ou de trouver pas normal qu’on attende cela de nous. Et si les relations de pouvoir sont dans ces détails, le féminisme doit alors travailler dans ces détails.
Je travaillais donc à ma thèse sur les émotions quand j’ai découvert la perspective féministe. Une auteure m’a particulièrement marquée, une anthropologue américaine, Catherine Lutz. Catherine Lutz a elle-même fait sa thèse sur les émotions, début des années quatre-vingts. Et au fur et à mesure qu’elle étudie les théories de la psychologie, de l’anthropologie ou de la sociologie, lui apparaît ce phénomène étonnant : les émotions sont considérées, dans cette littérature académique, comme des phénomènes dévalorisés. Elles sont contre la raison, elles sont incontrôlables, ceux qui se laissent guider par les émotions sont souvent stigmatisés comme instables, incontrôlables, mal socialisés. Les émotions contreviennent à l’idéal de maîtrise et de rationalité qui est privilégié tant dans les sphères de décisions politiques que dans celles des pratiques scientifiques. Et lorsqu’elle conduit plus loin cette recherche, elle remarque que les personnes considérées comme plus émotionnelles sont souvent les minorités, ceux qu’on appelait les sauvages, les classes laborieuses et les femmes. Et cette émotionnalité justifie souvent un double mouvement : l’exclusion du champ politique, d’une part, et pour les femmes, le fait d’être reléguée dans la sphère domestique, là où l’émotion, l’affectivité, peut pleinement se déployer. Les femmes, par exemple, seraient plus subjectives, se maîtriseraient moins bien, seraient, comme la foule, toujours à la limite du contrôle ou de l’émeute. Ce qui signifierait alors quelque chose qu’on n’avait pas perçu : les discours scientifiques ne décrivent peut-être pas ce que sont les personnes,  elles ne décrivent pas des différences « essentielles », mais elles décrivent et produisent des effets de relation de pouvoir. En d’autres termes, les femmes seraient peut-être plus émotionnelles que les hommes non pas parce qu’elles seraient à la base psychologiquement différentes, mais parce qu’elles se soumettent à l’impératif qui leur enjoint d’être plus émotionnelles, plus affectives, moins rationnelles[1].

Mais découvrir cela, déconstruire la manière dont les femmes « deviennent » plus émotionnelles, certes peut déjouer ces relations de pouvoir, ou en tout cas aider à les déjouer. Mais cette déconstruction, loin d’apporter une solution, peut elle-même constituer un problème. Elle met les femmes dans un dilemme. Car si l’on prend acte de cette déconstruction, et que l’on tente de la contrer, de la déjouer, on perd en même temps une chance, celle de proposer d’autres manières d’être, de vivre, et d’entrer en relations. On risque toujours alors de « masculiniser » le monde, c’est-à-dire de valoriser, et de légitimer des codes de conduite, des manières de penser selon une rationalité de maîtrise du monde, et qui est à l’œuvre dans le travail des scientifiques, dans les mécanismes d’exploitation des hommes et des animaux,  dont on mesure pleinement aujourd’hui les dégâts sur la planète. Comment assumer cette émotionnalité sans en même temps prolonger cette situation de vulnérabilité qui est le prix à payer dans un univers où les questions de pouvoir se mesurent à la capacité de maîtrise ou de rationalité, tant dans le champ scientifique que dans la sphère politique ? Cette question reste au cœur des débats féministes.

Elle rejoint une autre question, plus fondamentale : quelle femme voulons-nous être ? Qu’est ce que veut dire être femme aujourd’hui ? Et plus concrètement, qu’est ce que veut dire être femme, et comment l’être, dans le champ du pouvoir, et dans celui, qui est également un champ de pouvoir, dans le domaine des sciences, des recherches, et de l’enseignement ?

Cette question, je l’ai rencontrée, par ce qu’elle s’est posée à des femmes scientifiques, dans ma recherche suivante, une recherche qui m’a conduite à m’intéresser aux recherches scientifiques à propos des animaux.

C’est plus particulièrement sur le terrain des primates qu’elle a d’abord émergé.

 

Des babouins machistes ?

 

Elle émerge à propos d’un  constat, à propos plus particulièrement des recherches qui sont menées, dans les années soixante, à propos des babouins, qui sont les singes qui ont été le plus étudiés à partir des années 1930. De 1930 jusqu’au début des années soixante, les babouins ont principalement été étudiés par des chercheurs masculins. Rares étaient les femmes qui entreprenaient le métier de chercheur, plus rares encore sur des terrains lointains et réputés dangereux.

Les babouins observés par tous ces chercheurs avaient fait l’objet d’une théorie assez générale, dont on pensait qu’elle valait d’ailleurs pour tous les singes. On observait leur comportement depuis les années trente, d’abord dans les zoos, puis dans la nature, et les descriptions étaient assez unanimes : les babouins étaient très violents, toujours en train de se bagarrer autour des femelles dont ils voulaient s’assurer la propriété, et autour de la nourriture. Une compétition permanente semblait donc les caractériser. Cette compétition semblait être atténuée par une autre de leur caractéristique : les babouins étaient très hiérarchisés. Il y avait un mâle dominant, qui se faisait respecter des autres, et qui avait un accès prioritaire aux femelles, le mâle alpha. En dessous de lui, dans la hiérarchie, on trouvait le mâle Bêta, et puis ainsi de suite jusque tout au bas de la hiérarchie, les mâles lambda qui se nourrissent après tout le monde, je veux dire après tous les autres mâles, et qui ne doivent pas espérer un jour, sauf bouleversement de la hiérarchie, devenir possesseur d’une ressource sexuelle, entendez une femelle. Et encore plus au dessous de la hiérarchie, on a les femelles, qui ne participent à aucune décision de pouvoir, et qui donc s’occupent des enfants, ne font rien, et se tiennent à disposition des mâles comme  peuvent le faire des ressources sexuelles. Elles n’ont pas grand-chose à faire ni à dire : les mâles conduisent la troupe, la défendent contre les prédateurs et organisent toutes les activités sociales.

 

Les femmes sur le terrain

 

Or, ces descriptions sur lesquelles tout le monde semblait d’accord, à un moment, milieu des années soixante, vont connaître une remise en question. Et cette remise en question  correspond à l’arrivée de femmes chercheuses sur le terrain. Mieux même, ces nouvelles descriptions sont faites par des femmes. Thelma Rowell ouvre le feu des critiques, sur un mode d’abord un peu naïvement étonné : c’est bizarre, mes babouins, ceux que j’observe dans la forêt d’Ishasha en Ouganda ne se comportent pas comme on m’a appris qu’ils devaient se comporter. Ils  ne jouent pas le jeu !

Voilà ce que donne un exemple de ce qu’on peut trouver dans la littérature de cette époque, je cite : « Les mâles, dans pratiquement tous les groupes sociaux de primates, jouent un rôle particulier dans la défense contre les prédateurs, et ce plus spécialement encore lorsqu’un petit est menacé » On peut dès lors affirmer que la défense du groupe fait partie non seulement des prérogatives  des mâles chez les singes, mais qu’elle revient aux mâles dominants, voire « qu’elle est le signe le plus clair de la dominance (…) Quand une troupe de babouins des savanes rencontre un grand félin, elle opère un retrait en formation de bataille, les femelles et les juvéniles d’abord, les grands mâles avec leurs formidables canines ensuite, s’interposant entre la troupe et le danger ». Evidemment, ajoute l’auteure (qui est une femme, je le signale en passant) : ce superbe modèle d’organisation, connaît toutefois une exception : les babouins de la forêt d’Ishasha observés par la primatologue Thelma Rowell en Ouganda s’enfuient dans le plus grand désordre à la vue des prédateurs, chacun selon ses propres capacités de vitesse ; ce qui veut dire les mâles loin devant, et les femelles, encombrées de leurs petits, peinant à l’arrière.

Ce manque flagrant d’héroïsme, comme Thelma Rowell le qualifiera elle-même, n’était évidemment qu’une extravagance parmi d’autres dans le comportement de ces babouins particuliers. D’après Thelma Rowell, toujours, les babouins d’Ishasha ne connaissent pas la hiérarchie. Aucun mâle ne semble dominer les autres, ni pouvoir s’assurer les privilèges liés au rang. Bien au contraire, une atmosphère paisible règne dans la troupe, les agressions sont rares et les mâles semblent beaucoup plus attentifs à coopérer qu’à entretenir la compétition qui règne dans les autres groupes. Les interactions sont amicales et détendues, une bonne part des activités sociales consistant en des toilettages sociaux mutuels. Thelma Rowell rapporte une observation plus déroutante encore : il ne semble pas y avoir de hiérarchie entre mâles et femelles. Au contraire, affirme Rowell, il y aurait comme une inversion des rôles puisque la charge d’organiser les déplacements quotidiens et d’en assurer la direction, normalement dévolue aux « mâles dominants », est en fait assumée par ces dernières.

Assez rapidement, d’autres primatologues femmes reprendront cette critique et proposeront des observations du même tonneau. La hiérarchie est un mythe, l’agression n’est pas le meilleur moyen d’obtenir ce que l’on désire », dira par exemple, créant le scandale chez ses collègues masculins, la primatologue Shirley Strum, début des années septante. Les babouins qu’elle observe se montrent capables de jeux subtils d’échanges et d’alliances. Toutes en arrivent à des constats proches : nos babouins sont paisibles, et les femelles, si on fait bien attention, sont véritablement au centre d’un réseau social extrêmement attentif à elles. Ce sont elles qui décident des déplacements de la troupe ; mieux, même, un mâle ne pourra s’intégrer dans un groupe s’il ne sait pas compter sur l’amitié des femelles. Dans la bande observée par Strum, les femelles occupent une position beaucoup plus élevée que ne le prétendent les travaux antérieurs sur les babouins. Elles ne se cantonnent pas, comme on les a toujours décrites, dans la maternité. Les matriarches ne se contentent pas de protéger leurs enfants des dangers internes et externes. Elles maintiennent l’ordre et assurent la paix à l’intérieur des familles et entre les familles. Elles polarisent l’attention de leurs descendants et exercent directement ou indirectement une influence considérable.

 

D’autres données de terrain semblent concorder avec ces descriptions, comme celles de Jane Goodall, travaillant à Gombé avec les chimpanzés. Elle décrit des relations paisibles et égalitaires, où mâles et femelles entretiennent des rapports amicaux.

 

Comment expliquer les différences ?

 

Au vu de la divergence des descriptions, et devant ce qui prenait l’allure d’un changement de paradigme, émerge donc l’idée que les femmes observeraient différemment des hommes. Le père de la primatologie, qui avait le premier proposé le modèle des babouins jaloux, belliqueux et compétitifs, Solly Zuckerman avait déjà affirmé lors d’un colloque en 1963 que le tempérament et le sexe de l’observateur pourraient constituer des filtres importants dans le fait de déterminer le nombre de comportements agonistiques (agressifs et peureux) des animaux. Shirley Strum fera quelques années plus tard l’objet d’une interprétation relativement similaire, de la part de Boris Cyrulnick, dans la préface qu’il offre à son livre sur les babouins : « quand les éthologues mâles décrivaient la dominance, ce mot faisait référence à une série de comportements caractérisés, se servir le premier, menacer, prendre. Depuis que les éthologues femmes décrivent la dominance, ce mot se rapporte à une manière de tisser un réseau affectif, une série d’échanges affiliatifs, de communications sensorielles agréables qui structurent le groupe » .

 

Une première explication semblait pouvoir rendre compte de quelques-unes de ces différences de ce qui était observé : ce qui a changé, d’abord, c’est que les femmes se sont intéressées aux femelles, qui jusqu’alors n’intéressaient pas grand-monde si ce n’est quand il s’agissait de leurs compétences maternelles. Mais cette différence suffit-elle ? Visiblement, elle ne peut rendre compte de ce constat de Cyrulnick. Il doit y avoir autre chose. Et la recherche de cet autre chose ne va pas sans soulever pas mal de difficultés, de controverses, voire d’âpres disputes.

« Poser la question du genre au cours d’une discussion sur les sciences, affirme à cet égard Linda Fedigan, c’est comme allumer une allumette pour vérifier s’il y a une fuite de gaz »[2]. En effet, la controverse fut passablement agitée, voire explosive. Shirley Strum, par exemple, prit une position ferme. Ce n’est pas parce qu’elle est femme que ses babouins lui racontent une tout autre histoire, mais parce que son travail les y a autorisés : parce qu’elle s’est soumise à la contrainte de rester des années sur le terrain ; parce que sa méthodologie était autre que celle de ses prédécesseurs ; parce qu’elle a pu identifier chacun des individus, à force de travail et de patience. Etre femme ne change rien à cette histoire, et elle ne veut en aucun cas être associée aux féministes et à leurs explications.  Ce à quoi certaines chercheuses féministes lui rétorqueront une série d’arguments : c’est aussi parce qu’elle a, comme tant d’autres femmes, interrogé le point du vue des femelles que les babouins ont pu gagner de nouvelles options. Mais plus problématique encore, cette patience qui rend possible ce laborieux travail d’identification et ces années passées sur le terrain, du point de vue de certaines féministes, ne constitue-t-elle pas, justement, une qualité féminine ? L’attachement aux individualités n’est-elle pas aussi une différence qu’on remarque dans le travail des femmes ? Ce à quoi Strum répond que toutes ces qualités ne définissent pas le fait d’être femme, mais bien celui d’être une bonne scientifique. Le débat peut continuer sans fin, chaque argument pouvant être parfaitement inversé.

Ce débat reflète finalement une double difficulté : celui de définir ou de revendiquer ce que veut dire être femme ; celui de se situer dans le paysage des théories féministes. Les femmes sont-elles différentes des hommes ? Pour certaines féministes, argumenter la différence, c’est d’abord prendre le risque de revenir à l’idée que ces différences sont naturelles ou biologiques. Par ailleurs, revendiquer la différence, surtout dans le domaine des sciences, c’est oublier que les institutions scientifiques se sont justement construites, au XVIIIe, pour sur fond d’exclusion des qualités féminines, et qu’elles les ont dévalorisées. C’est d’emblée accepter de disqualifier le travail fait par les femmes. Pour les autres, à l’inverse, revendiquer une différence, c’est se donner la chance de redéfinir d’une autre manière ces qualités disqualifiées, pour les valoriser, et créer ainsi l’occasion de modifier les pratiques et le « faire science » définis jusqu’alors par les hommes. C’est le dilemme que j’ai évoqué à propos des émotions. Ce ne sont pas de simples enjeux théoriques : chaque position porte une charge de risques énorme. Il y va de la question de l’identité, il y va de questions de pouvoir ; il y va aussi de questions d’avenir, pour les femmes comme pour les pratiques scientifiques. On comprendra que la moindre allumette, dans ce débat, doive être manipulée avec prudence.

 

La science, une entreprise neutre ?

 

Ces femmes savaient que la pratique scientifique se présente comme  ce qu’on appelle une catégorie par excellence non  marquée. Avant que cette question ne fasse l’objet de l’attention critique des féministes, la science était censée être l’œuvre d’« humains », mais tous les humains justement devraient, qu’ils soient hommes ou femmes, aboutir aux mêmes résultats et aux mêmes observations. La science est neutre, elle doit l’être, et dire qu’une science féminine pourrait être possible, différente ou meilleure, revient à dire que la science se politise. C’est contredire la vieille et incontournable séparation entre science et politique — en occultant le fait que cette séparation est elle-même politique et protège les hommes de l’accusation d’avoir, eux aussi, mêlé science et politique avec des schémas donnant des animaux étrangement pris dans des relations de pouvoir qui légitiment nos manières particulièrement patriarcales de nous organiser. En d’autres termes, les femmes étaient bienvenues en sciences à condition qu’elles ne se fassent pas « remarquer en tant que femmes », qu’elles se présentent comme des scientifiques parmi d’autres.

Or,  et c’est là la difficulté rencontrée par ces femmes scientifiques, accepter le compliment d’avoir pratiqué autrement— voire mieux, une fois que les découvertes ont été reconnues comme incontestables— et de l’avoir fait en tant que femmes, revenait, pour certaines, à entrer en contradiction avec le motif même qui avait guidé leur pratique : elles avaient travaillé comme elles l’ont fait parce que leurs singes exigeaient cela d’elles pour être bien étudiés, parce qu’elles ont appris d’eux les bonnes questions à leur poser, non pas parce qu’elles étaient femmes. Certes, affirment-elles, elles ont accordé toute leur attention à l’individualité de ceux et celles qu’elles observaient, elles leur ont consacré un temps très long de présence à leurs côtés et elles ont rendu aux femelles une place qui leur avait été déniée dans le social. Mais ces différences n’avaient pas à être renvoyées au fait qu’elles étaient des femmes scientifiques.

Il est vrai que ce qu’elles ont observé peut-être lié au fait d’être femmes. Elles ont prêté une attention aux femelles, ce qu’on n’avait pas vraiment fait jusqu’alors, et ont donc largement ouvert d’autres scénarios. Et elles l’ont sans doute fait en tant que femmes. Ensuite, il est vrai qu’elles sont restées bien plus longtemps sur le terrain. Et cela a modifié considérablement les histoires qu’on racontait, parce que cela a permis d’observer des choses qu’on n’avait pas vues jusqu’alors. Quelles choses ?

Et bien, la première tient justement à l’individualité des singes. En restant plus longtemps, des années plutôt que 2 ou 3 mois, les femmes ont pratiqué l’habituation. C’est une méthode qui permet de s’approcher progressivement des animaux jusqu’à vivre auprès d’eux. Cela prend énormément de temps. Mais une fois que vous êtes proche, et que vous vous habituez vous-mêmes, vous reconnaissez les individus, et vous commencez à voir qui se lie avec qui, qui fait quoi, et les relations prennent d’autres significations ; ensuite, vous ne prenez plus tellement en compte ce qui est le plus voyant, ce qu’on voit de loin et qui impressionne, les bagarres, mais vous voyez des choses plus subtiles, comme les gestes d’amitié, et comment on résout un conflit, comment on se réconcilie après une bagarre. Enfin, et c’est important, ce sont les femmes qui, en restant longtemps et en reconnaissant chaque individu, ont découvert ce qui changeait complètement le sens des histoires des babouins : les mâles ne restent pas longtemps dans la même troupe. Ils ne cessent de changer. Ce qui signifie qu’ils ne peuvent pas, en étant seulement de passage, être les véritables organisateurs du social. Et ce qui modifie la manière dont on interprète ce qu’ils font quand ils cherchent la bagarre ; ils cherchent à s’intégrer dans la troupe, ils veulent être reconnus, et les plus bagarreurs sont souvent des babouins inexpérimentés qui ne connaissent pas les subtilités des relations amicales, et qui doivent encore tout apprendre. Et l’on comprend également pourquoi les femelles avaient l’air si passive. Ce n’est pas qu’elles ne font rien, mais leur travail social, dans un groupe où toutes se connaissent, est beaucoup moins contraignant, les hiérarchies sont mieux stabilisées et ne sont pas sans cesse remises en cause.

Alors reste évidemment le dernier argument : celui du fait que les femmes sont restées plus longtemps sur le terrain. Serait-ce les vertus de la patience féminine ? Du fait qu’elles sont émotionnellement plus connectées à leurs animaux ? Certaines l’ont suggéré. Mais Thelma Rowell propose une autre explication. La différence des durées sur le terrain, qui est  évidente quand on compare les chiffres de cette époque (et qui ne l’est plus aujourd’hui) n’est pas liée à la différence des genres mais à l’inégalité des  situations : cette différence en fait, tout au long des années soixante, s’explique par la (très grande) difficulté pour les femmes à accéder à des postes académiques dans les université : elles restaient donc avec leurs singes plutôt que de chercher, vainement, à faire carrière.

 

Etre femme : une position historique située

 

Certes, ces arguments ne font pas l’unanimité chez les chercheuses. Pour celles qui refusent que la question de la différence puisse qualifier leur pratique, il s’agit de ne pas prendre le risque de voir disqualifier cette pratique, et s’entendre dire qu’elles font de la politique et non pas de la science. Pour d’autres, en niant qu’il y ait une différence, on ne se donne pas les moyens de faire de la meilleure science, une science moins orientée vers la maîtrise, une science mieux connectée à ceux qu’on étudie, une science moins patriarcale dans ses théories et dans ses méthodes. Pour ces chercheuses, une science féminine se caractérise par diverses manières, très différentes, de pratiquer : ainsi, on relèvera   avec la primatologue Linda Fedigan, que ce qui caractérise particulièrement le travail des femmes c’est le désir d’écouter le matériel, désir qui se traduit par un respect particulier pour les différences individuelles, et surtout par la volonté de ne pas imposer à ceux qu’elle interroge les modèles théoriques a priori.

Selon Fedigan toujours, « les valeurs traditionnellement associées aux femmes peuvent les conduire à être généralement plus tenaces et plus patientes, voulant attendre que le matériel parle de lui-même plutôt que d’obtenir des réponses forcées, et en s’envisageant elles-mêmes comme devant plutôt être connectées au problème du sujet que d’essayer de le contrôler »[3]. C’est en effet un des thèmes unificateurs de la primatologie telle qu’elle est pratiquée par les femmes que l’on retrouve à l’issue des nombreuses interviews menées par Donna Haraway[4] : ce renoncement au contrôle, cette volonté d’être connectée au problème de celui que l’on interroge plutôt qu’à une théorie qui détermine les réponses se subordonnent à une haute tendance au scepticisme par rapport aux généralisations, dès lors à une nette préférence pour les explications plus contextualisées, imprégnées de spécificité, de diversité, de complexité.

Je crois que dans ce constat, ressort une chose qui apparaît dans toutes les recherches que j’ai pu analyser : c’est cette tendance à la suspicion. Les femmes sont très suspicieuses quand on leur présente des rapports de pouvoir un peu trop semblables aux nôtres, des mâles violents, des hiérarchies rigides, des femelles soumises, passives ou silencieuses, ou encore des mâles dominants qui possèdent des harems.

Or, on peut dire également que cette suspicion n’a en fait pas grand-chose à voir avec le fait d’être femme en tant que telle, mais bien avec celui d’être femme dans une condition historique particulière, une condition correspondant à l’époque du féminisme : celui d’une remise en question radicale des rapports de pouvoir. Parce qu’elles étaient sensibles à ces relations de pouvoir, en tant que femmes vivant dans une époque féministe, ces femmes ont été attentives aux effets des relations de pouvoir, et qu’elles ont interrogé avec plus d’acuité la manière dont nos propres relations de pouvoir guidaient les observations et les interprétations  : la passivité des femelles, la hiérarchie des mâles, la compétition, les modèles théoriques qui contrôlent ce qu’on observe et entraînent des généralisations sans prêter attention aux contextes, etc.

Ce n’est donc pas tant en tant que femmes que les scientifiques ont revendiqué d’autres modes de savoir, d’autres questions, d’autres habitudes, qu’elles ont fait subir de telles métamorphoses à ce qu’elles faisaient exister, mais en tant que « femmes sensibles à certaines formes de conscience politique », et d’autant plus sensibles aux questions de pouvoir qu’elles en ont été exclues. Elles ont en quelque sorte utilisé leur position marginale questionner les effets de pouvoir dont elles-mêmes étaient victimes.

De toutes mes recherches, je peux dire, en tout cas pour le terrain de la primatologie, que c’est là qu’elles ont vraiment réussi quelque chose d’intéressant. Elles n’ont pas demandé que les femelles aient le pouvoir, elles ont simplement remis en question souvent avec humour, les histoires dans lesquelles les mâles étaient crédités de tout le pouvoir et de toute l’activité. Elles ont d’ailleurs affirmé, non sans humour toujours, que face au risque de ne s’intéresser qu’aux femelles et de faire d’elles les seules acteurs de toutes ces histoires, elles avaient trouvé le remède. Elles disent : nous ce qui nous intéresse, c’est ce qui intéresse nos animaux. Or, nous avons découvert, quand nous nous sommes intéressées aux femelles, ; que ce qui intéresse les femelles, ce sont… les mâles. Et donc, nous avons donc bien dû nous intéresser aux mâles !

 

« Penser par humour » pour déstabiliser

 

Elles ont surtout proposé des histoires alternatives qui nous font penser autrement, et qui nous obligent à envisager d’autres scénarii possibles. Elles ont déstabilisé les histoires habituelles. Je n’en prendrai qu’un exemple, mais qui montre on ne peut plus clairement la prise « féministe » particulière. Longtemps, les chercheurs ont parlé, à propos des singes qui s’organisaient en groupe composé d’un mâle et de plusieurs femelles, de harems. Or, parler de harem, c’est déjà engager l’histoire sur un certain mode. Et engager l’histoire sur ce mode implique qu’on va traduire tout sur ce même mode, et prêter attention à ce qui concorde avec ce mode et avec cette histoire. Quand on parle de harem, on parle alors de mâle, dominant, cela va sans dire, et propriétaire de harem, qui prend possession du harem, qui le contrôle, etc.… Je ne dois pas vous faire un dessin. Mais peut-on imaginer un autre type d’histoire ? Quel mot devrait-on utiliser pour ne pas suivre la pente fatale à laquelle ce terme nous entraîne ?

Or, disent certaines chercheuses féministes, qui nous dit que le mâle choisit les femelles ? Qu’il se les approprie, qu’il en prend possession ? Rien, si ce n’est que le terme « harem » induit cette signification.

Une autre manière de décrire ce type d’organisation a été proposée, et qui a le mérite d’être en parfait accord avec le cadre de l’hypothèse darwinienne de la sélection sexuelle — selon laquelle ce sont les femelles qui, dans la plupart des cas, choisissent les mâles. Pour décrire ce type d’organisation polygyne, ces chercheuses ont proposé le scénario suivant : si un seul mâle est suffisant pour assurer la reproduction, les mâles de toute façon s’occupant peu des petits, pourquoi se charger d’en prendre plusieurs ? Si un seul suffit et permet de tenir les autres mâles à distance, les femelles ont donc tout intérêt à choisir un mâle unique plutôt que s’encombrer d’autres individus. Ce n’est plus du tout une affaire de souverain dominant, mais une manière particulière de s’organiser.

Mais cette histoire ne fait pas qu’inverser la perspective de narration, elle oblige à changer la structure narrative elle-même ; l’histoire qui décrit les effets du changement de mâle n’a plus rien de l’évidence sous laquelle elle circulait. Il ne s’agit plus aussi simplement d’une conquête d’un mâle qui s’impose par la force, qui prend possession, et qui domine. C’est une histoire qui oblige à s’intéresser à quantité d’autres choses, et notamment à la manière dont le mâle peut convaincre les femelles de le choisir, lui. Cela ne fait pas un mâle soumis, ni des femelles dominantes, mais cela fait un mâle plus sophistiqué, qui doit utiliser des stratégies plus subtiles. On peut alors commencer à s’intéresser à lui sur ce mode, et voir, en l’observant, si cette hypothèse tient la route. Et si elle tient la route, cela donne une atout autre image du mâle, et une tout autre histoire pour la troupe, une histoire plus compliquée dont les acteurs risquent de devenir plus intéressants.

 

Pour ne jamais conclure J

 

Cette prise féministe est celle qui me donne aujourd’hui envie de penser comme une féministe, c’est-à-dire penser, avec vigilance, en remettant toujours en cause les schémas de pouvoir qui imprègnent nos manières de penser. Elle n’est pas seulement une affaire de femmes, et quantité de chercheurs aujourd’hui l’adoptent, hommes ou femmes, de manière critique et vigilante, mais si elle peut être l’affaire de tous les bons chercheurs, les chercheurs inventifs, critiques et intéressants, je dois toutefois ne pas oublier que c’est de ces femmes dont j’hérite quand j’essaie de penser comme une féministe, un héritage dont je voudrais essayer d’être reconnaissante et digne. Et c’est un héritage politique et engagé qu’il s’agit d’honorer.

 



[1] (On trouvera cette analyse ainsi que le travail d’autres chercheuses dans le livre qui reprend une partie de ma thèse : Despret V.  Ces émotions qui nous fabriquent).

[2] « Gender Encounters », in Strum et Fedigan,  Primate Encounters, ,498-520, p. 498.

[3] Cité par Londa Shiebinger, p. 6.

[4] Primate Visions, p. 397, note 13.

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