Repenser la différence anthropologique, par Stéphanie Favreau

Stéphanie Favreau consacre une très belle recension à « Que diraient les animaux… si on leur posait les bonnes questions? », parue sur le site nonfiction.fr, qui se situe dans la lignée du très joli texte de Rémi Eliçable.

Repenser la différence anthropologique. Prolégomènes à toute éthologie future…

Revisiter les fondements de l’éthologie

Vinciane Despret à travers ce nouvel ouvrage sur la condition animale nous propose une autre vision de la différence anthropologique. Longtemps cette question a opposé les partisans de l’exception humaine à ceux qui attribuaient aux animaux nos propres capacités. Ici l’auteur nous invite à prendre du champ par rapport à ce débat. Elle réussit le tour de force de faire passer un message subtil à travers de multiples anecdotes. Les anecdotes si dévalorisées habituellement par les chercheurs retrouvent ainsi des couleurs. L’une des questions centrales de l’abécédaire est la suivante : « Qui prétend-on protéger avec cette accusation [d’anthropomorphisme] ? L’animal à qui on prêterait trop, ou mal, et dont on ne reconnaîtrait pas les usages ? Ou s’agit-il de défendre des positions, des manières de faire, des identités professionnelles ? » 

Même si on retrouve quelques thèmes pivots comme nous allons le voir, Vinciane Despret revendique non seulement un raisonnement mais aussi un style original. Ainsi Que diraient les animaux si… on leur posait les bonnes questions ? est un abécédaire, « on peut le prendre par le milieu, faire confiance à ses doigts, à ses envies, au hasard […]. Il n’y a ni sens ni clé de lecture qui s’imposent. »  

Brouiller les codes, les codes du livre, les codes du faire science, pour mieux faire passer, sans la lourdeur qui sert d’ordinaire de cachet à la vérité scientifique une autre vision de la condition animale. Il est vrai que ceux qui s’attendent à des réponses pourront être surpris par l’apparente superficialité des thèmes abordés mais plus qu’un livre d’éthologie, cet ouvrage met en lumière nos propres travers lorsque l’on aborde la condition animale afin d’en mieux reposer les fondements. En prenant le contre-pied des « dos argentés des universités » , l’auteure entend affirmer l’intérêt et la nécessité de la vulgarisation scientifique et d’une autre éthologie.

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« Un livre pour nous empêcher de penser en rond », dans La semaine vétérinaire

Un livre pour nous empêcher de penser en rond. Une recension de Michel Bertrou parue dans La semaine vétérinaire.
La science a vite fait d’édicter des vérités définitives. Aussi tout bon esprit scientifique doit-il se doubler d’esprit critique La philosophie des sciences travaille à le stimuler. Vinciane Despret, qui enseigne cette discipline à l’université de Liège (elle est aussi psychologue), se penche depuis une quinzaine d’années sur le travail des éthologues. Son analyse critique de leurs pratiques scientifiques apporte un éclairage neuf sur l’étude du comportement animal La philosophe belge, avec un sens aigu du centre pied, n’a de cesse de questionner ce que « faire science » signifie lorsque les animaux sont pris pour ob- jets d’étude. De tels « objets » scientifiques existent-ils par eux-mêmes ou sont-ils socialement construits dans les laboratoires ? N’oblige-t-on pas les animaux à entrer dans nos propres systèmes de référence’ Certains de leurs talents indétectables sont-ils pour autant inexistants ?

Son dernier ouvrage, « Que diraient les animaux, si. on leur posait les bonnes questions?« , creuse plus avant le sillon déjà ouvert dans ses ouvrages précédents. Sous la forme ludique d’un abécédaire, illustré de nombreux récits réjouissants, ce livre à l’apparente légèreté bouscule les nombreux poncifs du comportement animal, et souligne, pour tout dispositif d’étude, l’importance et la singularité de la relation entre observateur et observé.

Michel Bertrou

« Questions morales, questions animales », dans Science & Avenir

Oh non, encore un ! Après « Pourquoi les manchots n’ont pas froid aux pieds ? », « Mais qui mange les guêpes ? », « Pourquoi les vaches ne peuvent-elles pas descendre les escaliers? » – entre autres -, encore un livre de vulgarisation scientifique articulé autour de questions aussi absurdes qu’intrigantes ? Oui… et non. Car si la forme n’est pas originale et commence à devenir lassante, le fond, lui, est un sérieux coup de balai dans le monde de l’éthologie. Il se distingue nettement de la masse bêlante des autres ouvrages s’intéressant à la question animale. Parcourir les chapitres érudits et doucement ironiques de sa philosophe d’auteure, c’est comme traverser le miroir, adopter un autre point de vue et remettre en question toutes les expériences abordées ici avec un regard neuf. Repenser par exemple la notion de hiérarchie entre animaux qui nous semblait pourtant gravée dans le marbre. Considérer autrement celle de l’infanticide ou de la moralité. Plus globalement, sortir de cette vision mécaniste (voire purement alimentaire) que nous avons aujourd’hui de l’animal, et réaliser que ce n’est pas parce que deux animaux appartiennent à une même espèce que leur comportements et leurs caractères seront forcément semblables. Et que cette donnée, ajoutée à celle de l’interprétation du scientifique — pas forcément semblable non plus à celle d’un autre scientifique — complique singulièrement les travaux en éthologie et leurs conclusions. Disons-le franchement, après avoir lu ces histoires animales, on se sent moins bête.

Une recension de Hervé Ratel

« L’avis des bêtes, même les animaux ont une existence », dans Libération

Un article de Robert Maggiori publié dans Libération

Watana est une mathématicienne préconceptuelle, spécialisée dans la géométrie spatiale des nœuds et des anneaux. Elle est née en 1995 à Anvers, a séjourné à Stuttgart et habite aujourd’hui Paris, du côté du Jardin des plantes. Très exactement à la ménagerie. Il faut la voir utiliser rouleaux de papier, cartons, morceaux de bois, tissus, ficelles, cordes, lacets… Elle noue et renoue, fait des boucles, les repasse les unes autour des autres, fabrique des colliers à deux rangées, attache des fils de couleur à des supports fixes et avec eux trace des formes d’un point à l’autre de l’espace. Après, elle défait tout. C’est un singe, de l’espèce des orangs-outans. A Berlin, elle avait un ancêtre, un cheval nommé Hans, qui lui était plutôt arithméticien, faisait des soustractions, des multiplications et extrayait des racines carrées.

Les animaux savent-ils compter ou dessiner des triangles isocèles ? Parlent-ils, ont-ils une pensée, une conscience d’eux-mêmes, une volonté, une imagination ? Font-ils des actes intentionnels, prémédités ? Ont-ils des sensations, des sentiments, des pressentiments, des émotions ? Souffrent-ils ? Connaissent-ils l’angoisse, l’incertitude, l’hésitation, le doute ? Se voient-ils comme nous les voyons ? Sont-ils des «sujets» ? Doivent-ils avoir des droits ? Sans doute les «humanistes» préoccupés par le sort auquel sont encore condamnés les hommes privés de liberté, de ressources ou de droits, considèrent-ils ces problèmes sinon secondaires, du moins seconds. Et les mauvais esprits, assurément, en rient, qui estiment que les réponses apportées par les zoologues, les philosophes, les éthologues ou les psychologues à ces questions, seraient moins convaincantes si, au lieu de chats, chiens, singes ou rats de laboratoire, ils prenaient pour objet d’étude moustiques, éponges, moules ou lombrics. Toujours est-il que la réflexion sur l’animal a connu ces dernières décennies un essor et un approfondissement considérable. Dans un premier temps, elle a suivi soit une ligne «continuiste» qui éloigne constamment le curseur de l’Altérité (les animaux possèdent les qualités et les attributs reconnus à l’homme mais sous forme «amoindrie», insuffisamment développée), soit une ligne «différentielle», qui au contraire fixe le curseur à l’endroit d’une opposition radicale (les animaux sont définis par tout ce dont ils sont privés, la raison, la conscience, le langage créatif…).

Mythe. Cette double approche (que réunit leur conclusion : demeure une hiérarchie des êtres au sommet de la laquelle l’homme siège seul) a été ensuite largement nuancée par la psychologie et l’éthologie cognitiviste, qui ont tenté de dire de la façon la plus précise, expérimentale, ce que l’animal pouvait réellement «connaître». Dans ce cadre, avec tous les débords et les détours possibles, s’inscrit le travail de Vinciane Despret, philosophe et psychologue, professeur à l’université de Liège, commissaire scientifique de l’exposition Bêtes et hommes à la grande halle de la Villette à Paris (1) qui, dans le sillage d’Isabelle Stengers et de Bruno Latour, a d’abord tenté de reconstituer les logiques qui guident les choix des chercheurs, comprendre «comment ils rendent leurs objets intéressants» et comment ils sont «impliqués» dans ces objets, pour ensuite mettre en place une «une anthropologie des sciences consacrée à de l’éthologie». Elle publie aujourd’hui Que diraient les animaux, si… on leur posait les bonnes questions ? Du genre : «Peut-on conduire un rat à l’infanticide ?», «Peut-on mettre un animal en panne ?», «La dominance des mâles ne serait-elle pas un mythe ?», «Peut-on vivre avec un cœur de cochon ?», «Existe-t-il des espèces tuables ?», «Pourquoi dit-on que les vaches ne font rien ?»…

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« Pas si bêtes, les bêtes! », dans Sciences humaines

Chiens artistes et vaches exhibitionnistes, babouins querelleurs et chimpanzés délinquants, perroquets bavards et cachalots queer, loutres incestueuses et pongidés géomètres : ceux qui croyaient que la nature pouvait être machinale en seront pour leurs frais. Tout a changé au royaume des animaux.

Que diraient les éléphants… s’ils pouvaient parler ? Ceux du parc de Maetang (Thaïlande), en tout cas, auraient des choses à dire. Chaque jour ouvrable, sous les flashes de dizaines de visiteurs ébahis, fournis en pinceaux et couleurs par de gentils cornacs, ils exécutent d’une trompe agile un élégant autoportrait digne du talent d’un collégien moyen. Miracle de l’art animalier ou pure escroquerie ? Face aux chimpanzés qui barbouillent, aux chiens qui dessinent, aux chevaux qui peignent et aux oiseaux décorateurs, les avis sont toujours partagés : les enthousiastes jurent que ces animaux « sont des artistes », tandis que les sceptiques sont sûrs « qu’il y a un truc ». C’est que rappelle Vinciane Despret en ouverture de ce savoureux abécédaire des performances animales les plus étonnantes, « on en revient toujours à la même question » : celle de l’“agir par soi-même” ». Comme si les humains pouvaient se mettre à « faire une œuvre », comme ça, sans dressage et dans l’indifférence au regard d’autrui… Aux animaux, on adresse toujours les mêmes questions : peuvent-ils mentir, se reconnaître dans un miroir, jouer la comédie, se droguer volontairement, communiquer avec d’autres espèces, ressentir de l’indignation, de la honte, de la tristesse, peuvent-ils souffrir d’amour ou de désamour, jouir de l’ivresse du pouvoir, avoir des préférences sexuelles, montrer le sens du devoir, aimer les mathématiques ?

Recension de Rémi Eliçable

Les chercheures et chercheurs qui ont ouvert avec Bruno Latour et Isabelle Stengers la « boîte noire » de la fabrication des sciences modernes n’ont pas fini de faire vaciller les contours du monde qui nous entoure. Le dernier livre de Vinciane Despret « Que diraient les animaux…si on leur posait les bonnes questions ? » ne s’adresse pas seulement à la communauté des chercheurs (sociologues ou philosophes des sciences, éthologues et scientifiques) mais se trouve susceptible d’intéresser et de concerner n’importe qui soucieux des rapports que nous entretenons avec les animaux. Plus que cela, il rend directement préhensibles et accessibles les conséquences pratiques et quotidiennes (pour tout un chacun) d’autres versions d’un « faire science ». Interrogés non seulement dans les laboratoires, mais aussi dans leur milieu de vie1, avec ceux qui vivent à leurs côtés, ré-harnachés en quelque sorte par cette opération aux ambiguïtés du monde, les animaux dont parle Vinciane Despret n’apparaissent plus du tout bêtes. La mise en cause, bien que jamais abordée frontalement (sous le registre de la critique ou de la dénonciation) n’en reste pas moins radicale : les frontières ontologiques entre les êtres humains et les animaux définies par les sciences expérimentales depuis plus d’un siècle ne tiennent pas l’épreuve de notre relation aux animaux et de la relation qu’ils entretiennent avec leur environnement. Si la mise en cause n’est jamais abordée frontalement, c’est aussi que le propos de Vinciane Despret n’est pas d’attaquer la science, ni les scientifiques, mais plutôt des manières de faire science. Il ne s’agit pas pour elle de disqualifier en généralité les résultats des sciences expérimentales mais d’interroger spécifiquement et cas par cas leurs dispositifs méthodologiques et le type d’interprétation que ces dispositifs génèrent.

Pour cela, la démonstration de Vinciane Despret n’emprunte pas le déroulement linéaire du livre de sciences sociales, c’est un abécédaire, on entre ainsi « par le milieu », on déambule d’une lettre à l’autre et l’on comprend vite que ce cheminement bien singulier ne relève pas du tout d’un simple effet de style. La logique d’exposition correspond directement à la proposition heuristique du livre : la connaissance que nous avons des animaux n’est ni univoque, ni de portée générale, elle est résolument plurielle et ouverte, ainsi n’y accède-t-on qu’à accorder de l’importance à la discontinuité, à l’événement. On y accède par fragments donc, par morceaux d’expériences, aux frontières des mondes humains et non humains, c’est-à-dire tout aussi bien dans les laboratoires que dans les fermes des éleveurs, les zoos, dans les forêts amérindiennes ou les pâturages portugais. L’espièglerie de l’exemplification et la multiplication des anecdotes cocasses procèdent également de cette heuristique particulière, la mise à mal du Grand Partage entre humains et animaux peut ainsi être poursuivie sans gravité ni pathos, et surtout s’accompagner d’un rire communicatif qu’en progressant dans la lecture, on se surprend même à éprouver comme partagé avec les animaux eux-mêmes. Chaque entrée du livre est indexée à un terme (Corps, Génie, Imprévisibles, Justice) et à une question provocatrice (« Les singes savent-ils singer ? » « Les oiseaux font-ils de l’art ? » « Peut-on conduire un rat à l’infanticide ? » « Les animaux font-ils des compromis ? »), ces couplages étranges se trouvent eux-mêmes rapportés aux cas empiriques (des éléphants thaïlandais qui peignent des esquisses devant les touristes, des pingouins aux identités sexuelles multiples, des pies menteuses, des orangs-outans qui lancent leurs selles à la tête des scientifiques, des perroquets qui ne répètent pas ce que l’on voudrait…) indifféremment extraits de corpus de recherches éthologiques ou de Youtube. Vinciane Despret ne répond pas aux questions posées en début de chaque chapitre mais au contraire nous propose de la suivre dans ses hésitations, elle donne ainsi à voir différentes situations où ces questions reçoivent d’autres réponses que celles envisagées par les scientifiques (cf. V comme Versions) ces derniers étant bien souvent incapables de les recevoir pour la double raison qu’elles échappent aux dispositifs d’établissement de la preuve mais surtout qu’ils n’attendent aucune réponse qui puisse être formulée par les animaux eux-mêmes. Parmi la foule d’exemples qui sont avancés, je proposerais d’en extraire simplement deux d’entre eux, pas les plus drôles, dont je laisse le plaisir de la découverte aux lecteurs du livre, mais sans doute ceux qui nous (êtres humains) concernent le plus. Le premier exemple se trouve à la lettre « S comme Séparations », sous-titré de « Peut-on mettre un animal en panne ? » ; y est examiné le régime de production de preuves qui a conduit à la formulation de la théorie de l’attachement par le psychologue Harry Harlow. « Le poison de l’héritage » d’Harry Harlow tient selon Despret en la manière dont le laboratoire expérimental a produit les preuves d’une des plus grandes évidences sensibles que nous avons en commun avec beaucoup d’animaux : l’affection. Pour parvenir à démontrer la nécessité vitale du lien tactile, Harlow a répété avec des rates, puis avec de petits macaques rhésus, des procédures de séparations d’avec leurs petits. De là, le type de questions qu’il pose sont les suivantes : que se passe-t-il si l’on affame la mère et qu’on lui donne le choix entre se nourrir et rejoindre son petit ? Que se passe-t-il si la mère est remplacée par un mannequin en tissu ? Que se passe-t-il si le mannequin est en métal et fournit du lait ? « L’expérience de séparation ne s’arrête pas à séparer des êtres les uns des autres, elle consiste à détruire, à démembrer et, surtout à enlever. Comme si c’était le seul acte qui puisse être accompli […] Apparaît alors le véritable fil qui guide cette histoire : celui d’une routine qui s’emballe et devient folle. Séparer les mères et leurs petits, puis séparer les mères d’elles-mêmes, dans leur propre corps, enlever les ovaires, les yeux, le bulbe olfactif2 ». Cette fois-ci rien de drôle, bien au contraire. La science expérimentale apparaît comme une machine non plus simplement « à rendre bête » mais plus littéralement comme un appareil de torture. Le fait qu’à aucun moment Harry Harlow interroge ce que les dispositifs eux-mêmes induisent, que jamais ne soit imaginé qu’ils puissent largement « causer » le désespoir qu’ils sont précisément censés permettre d’enregistrer, fait dire à Vinciane Despret que la théorie de Harlow ne tient qu’à une chose : « un exercice systématique et aveugle de l’irresponsabilité »3. Dans le second exemple (qui pourra être lu dans ses développements à la Lettre K « comme Kilos », sous-titré de « Existe-t-il des espèces tuables ? »), Vinciane Despret nous invite à réfléchir un peu plus sérieusement sur nos propres manières de faire, et c’est bel et bien à cet endroit qu’est disposée la charge pragmatique du livre. La propension des sciences expérimentales à séparer pour ordonner le vivant ne leur est pas propre, les techniques modernes d’abattage, en convertissant des corps en carcasses, procèdent d’opérations du même ordre. « Les parties du corps de l’animal sont traduites en mode de cuisson : le rôti, la pièce à bouillir, le morceau à braiser », « on parlera du bœuf, du veau, du porc »4). En même temps que le laboratoire des sciences expérimentales devient monde, le corps mort des « animaux tuables » devient viande, dépouillés ainsi de leur singularité, ce qu’il reste des corps peut alors se muer en une mesure en kilogrammes. On comprend combien tout cela nous concerne, on entrevoit aussi le type de questions vertigineuses que cela peut susciter : Et si en achetant des morceaux de viande dans le supermarché d’à côté, en recoupant ces morceaux dans nos assiettes, nous remâchions l’oubli que c’est une vie que nous nous apprêtons à avaler ?

Le choix de donner à lire le court texte qui suit, extrait du roman Ennemonde de Jean Giono, est une tentative de poursuivre la déambulation (et le rire) de Vinciane Despret, parce que ni l’indignation à distance ni la tristesse ne le permettent. Le pari de la forme de poíêsis qu’elle propose dans son livre étant celui de la création possible de sens entre des formes de vie, pourquoi pas donc « fabuler » avec les errants de Giono et imaginer quelles étranges compositions communes pourraient en surgir ?

« Le tueur s’installe dans la cour de la ferme. L’animal du sacrifice est amené malgré ses cris : chose étrange, il suffit au tueur de frotter ses couteaux l’un sur l’autre pour que le cochon se taise, d’un coup. Quand c’est un bon tueur. Mais généralement c’est un bon tueur, si on l’a choisi parmi les errants. Certains fermiers font venir des bouchers de profession. Les bouchers de profession ne sont pas de bons tueurs. Les bêtes n’acceptent pas la mort qu’ils apportent ; elles acceptent celle qu’apportent les errants ; si le boucher arrive à la ferme, serait-ce en simple visite d’amitié, la porcherie, la bergerie et même l’écurie sont en émoi. L’errant arrive avec ses couteaux : tout reste calme ; il y a juste un peu de gémissements, quand le grand moment approche. Si on cherche à savoir ce qu’il y a au fond de cet étrange comportement, on s’aperçoit qu’il s’agit purement et simplement de cérémonie ; qu’on soit promis au saucisson ou à la résurrection, la mort est le moment précis où le naturel revient au galop. Or, le boucher, c’est de la technique pure, rien ne compte pour lui à part les rapports poids de chair, poids d’argent ; l’errant vient du fond des âges, il vit, bras dessus, bras dessous avec la faim. On est sûr qu’avec lui les rites seront respectés : et, de fait, tout se passe avec une rapidité, une facilité, une politesse à faire envie. Déjà la bête saigne dans le seau, comme un baril dont on a le plus simplement du monde ouvert le robinet»5.

  1. Voir le chapitre qui a pour titre le concept « d’ Umwelt » traduit par « milieu de vie » et emprunté à un éthologue estonien du nom de Jacob Von Exkull. Cette théorie, rendue célèbre par la lecture spinoziste qu’en a faite Gille Deleuze, propose de redéfinir les capacités animales à partir de leurs perceptions, de leur « milieu de vie », de leurs capacités à affecter et à être affectés. []
  2. p. 206 []
  3. p. 209 []
  4. cf. p 116. Vinciane Despret s’appuie particulièrement dans ce chapitre sur les travaux de Noëlie Viallès (sur l’alimentation carnée) et de Catherine Rémy (sur la mise à mort des animaux []
  5. Jean Giono. « Ennemonde et autres caractères ». Édition folio p. 97 []