L’affaire Harry

L’affaire Harry
Petite scientifiction 
Vinciane Despret[1]
Serge Gutwirth[2]
Article Publié dans la revue Terrain, 52, pp. 142-152.

Extrait du New York Times, 11 décembre 2012
De notre envoyé spécial à Rennes (France)
« Le tribunal correctionnel de Rennes a été saisi par une affaire pour le moins étrange qui semble faire grand bruit sur le vieux continent. La foule était  nombreuse à l’ouverture de la séance et l’on pouvait y reconnaître des personnalités du monde scientifique et des associations de protection animale, des militants de mouvements écologistes et de libération  animale, ainsi que de très nombreux journalistes. Au banc des accusés, Monsieur D., une personnalité bien connue des milieux associatifs locaux pour son activité militante en faveur des animaux, s’est vu reprocher d’avoir enlevé Harry, 8 ans. Le jeune Harry vit au domicile de son ex-épouse. On pourra s’étonner que l’affaire ne soit pas jugée par le juge des affaires familiales[3], ce que Monsieur D., dans un communiqué fait à la presse, déclare pourtant souhaiter. Le Ministère Public a visiblement été sensible aux arguments de son ex-épouse invoquant le fait qu’Harry n’est pas l’enfant du couple. De fait, Harry n’est l’enfant ni de Monsieur D., ni même de Madame D. Aucune procédure d’adoption ne peut d’ailleurs être revendiquée. Les parents de Harry ne pourront d’ailleurs être convoqués au tribunal. Le père est inconnu, et la mère est décédée d’une pneumonie lors de son transfert dans un zoo, à Anvers, en Belgique, il y a sept ans. Harry, un chimpanzé Pan troglodytes a, à cette époque, été recueilli par l’équipe de primatologues du centre de recherches de Rennes, où Madame D. est directrice de recherches. Il a cependant vécu, durant toute cette période, au domicile des D. Il y a été élevé par le couple et a suivi, avec Mme D, le programme de l’apprentissage de la langue des signes. Les désaccords du couple, il est utile de le préciser, ont commencé à partir de l’arrivée du jeune chimpanzé. Si Mr D. se dit parfaitement heureux de cette cohabitation, et s’il aime sincèrement le petit chimpanzé, il est cependant toujours resté opposé à cet apprentissage, dont il pense, selon ses propres termes, qu’  » il dénature un des derniers êtres sauvages que la terre peut encore porter » ».

Le corps comme espace d’accueil

Le corps comme espace d’accueil : Quand c’est l’animal qui …
Article rédigé pour le numéro spécial sur l’accueil de
 L’Antre-toise
Vinciane Despret
Je ne sais si les animaux ont quelque chose à nous apprendre en matière d’accueil — accueilleraient-ils mieux, plus sûrement, plus authentiquement, plus adéquatement que nous ? Je ne pense pas que ce soient de bonnes questions à leur adresser : il ne faut pas chercher ce qu’ils pourraient nous apprendre, mais commencer, avec eux, comme amorce d’une relation un peu plus polie, ce dont ils pourraient nous apprendre à nous déprendre.

« L’effet sans nom »

“L’effet sans nom”: l’anonymat dans les pratiques de la psychologie

Chapitre à paraître dans
M. Cazenave (sld) Psychologie, idéologie et philosophie.
Cette anecdote m’a été rapportée par une psychothérapeute, alors que nous évoquions la problématique du secret en psychothérapie. Une de ses amies, psychanalyste, avait décidé de publier, sous la forme d’un article dans une revue clinique, le cas d’une de ses patientes. Pour préserver l’anonymat de celle-ci, elle avait transformé quelques-unes des caractéristiques de cette patiente. Et notamment son sexe : elle reconstruisit le cas comme s’il s’agissait d’un homme. Est ce que cette patiente suivait avec intérêt les productions de sa thérapeute ou est ce qu’elle avait l’habitude de lire les revues cliniques, toujours est-il qu’elle retrouva son cas, et qu’elle n’eut pas trop de mal, malgré cette transformation majeure, à se reconnaître. C’est ainsi qu’au cours des séances suivantes, notre thérapeute dut travailler, avec sa patiente, la difficile question que celle-ci lui amenait dans la consultation : pourquoi diable sa thérapeute croyait-elle donc qu’elle était un homme?