En finir avec l’innocence. Dialogue avec Isabelle Stengers et Donna Haraway

En finir avec l’innocence. Dialogue avec Isabelle Stengers et Donna Haraway

Bouguereau-LinnocenceJe souhaiterais explorer la thématique de l’innocence, récurrente dans le travail de la philosophe; la non-innocence de l’écriture, d’une part, qui s’avère technique — je souhaiterais l’aborder dans sa dimension la plus pratique: comment, pourquoi —, la non-innocence ensuite comme thème récurrent de ses derniers écrits quand elle explore les rapports avec les animaux, et multiplie et complique chaque question. On les retrouve dans son appel à des personnages de trickster, à l’avocat du diable, ….La non-innocence semble forcer à déplier les problèmes, à explorer des plis inattendus et non-perceptibles, à créer de l’inconfort sans cependant paralyser l’action et la pensée. La thématique ferait-elle partie d’un arsenal pragmatique?

Cette interview croisée d’Isabelle Stengers et Donna Haraway a été publiée dans un volume collectif, « Penser avec Donna Haraway« , paru aux PUF sous la direction d’Elsa Dorlin et Eva Rodriguez. Pour le lire le chapitre en entier: En finir avec l’innocence.

Eh l’animal ! Tu m’écoutes quand je te parle ?

J’étais l’invitée de l’émission « Pas la peine de crier » animée par Marie Richeux.

Troisième escale de notre semaine placée sous le signe de l’animalité (Tome 1, Apprivoiser. Non ; Tome 2, La leçon de l’écuyer). Notre invitée Vinciane Despret, philosophe, interroge les dispositifs à partir desquels nous entrons en contact avec les animaux. Elle est l’auteure de Que diraient les animaux si… on leur posait les bonnes questions ? (La Découverte, Les Empêcheurs de penser en rond, 2012).

Lundi la chorégraphe Mylène Benoit évoquait son rapport non apprivoisé aux interprètes, au public, à la danse. Hier, nous tentions de mettre des mots sur l’indicible lien qui unit le cavalier à son cheval dans les dressages les plus fins. Aujourd’hui nous poserons les bonnes questions aux animaux. Ou plutôt nous nous poserons à nous, les bonnes questions sur eux. Ou encore nous nous poserons à nous, les bonnes questions sur nous, profitant de ce que l’on peut apprendre d’eux. En fait, tout réside peut-être dans cette idée de poser la bonne question. De bien la poser. C’est-à-dire, j’imagine, à la façon dont on la met en œuvre par l’expérience et l’observation. Mais aussi de quels a priori on se déleste en la posant, et de quelle façon on envisage un monde, celui des animaux, sans trop le considérer étranger. Il y a de l’empathie certes dans ce fonctionnement, mais elle est technique, et l’effet de miroir qui existe dans l’analyse et l’observation des comportements animaux ne doit pas effacer l’idée que ces observations, si elles nous concernent, humains, renvoient d’abord à eux, animaux. L’analogie entre les hommes et les bêtes n’est pas une pratique neuve, elle ne cesse pourtant de démontrer son potentiel éclairant.

Notre invitée, Vinciane Despret, est philosophe des sciences et enseigne à l’université de Liège. Elle publiait l’an passé Que diraient les animaux si…on leur posait les bonnes questions, aux éditions de La Découverte.

Réécouter l’émission:

Les 28 jets de chats pour Dali

Interview de Vinciane Despret par Guy Duplat, publiée dans La Libre

Mis en ligne le 05/11/2012

Jan Fabre a créé la polémique avec sa performance “chatière”. Les commentaires d’une philosophe, Vinciane Despret.
Entretien

L’affaire de chats lancés en l’air (et rattrapés) pour un film sur Jan Fabre (lire nos éditions précédentes) a démarré sur un fait mineur à écouter l’artiste : « Les scènes n’ont duré que deux minutes et les chats sont retombés sur quatre tapis de yoga. Aucun n’a été blessé ». Mais par un mouvement typique de la société de l’Internet, l’affaire a entraîné des torrents de textes (y compris un article dans « Libération » !). Dans « De Morgen », Jan Desmet, écrivain spécialisé sur les relations hommes-animaux, trouve, comme d’autres, tout« cela totalement disproportionné et extrêmement hypocrite »« au même moment, on tue en Syrie », sans réactions.

Vinciane Despret, philosophe à l’université de Liège et auteur de nombreux ouvrages importants sur les liens entre les hommes et les animaux, réagit pour nous à ce débat. Elle pointe d’abord l’évolution de nos perceptions à l’égard des animaux : « Le sociologue allemand Norbert Elias, dit-elle, avait montré dans son livre « La Civilisation des mœurs » , que le processus de régulation des mœurs, processus de civilité qui régule les pulsions d’une société, montrait ses effets lorsqu’on comparait les réactions de dégoût ou d’horreur que peut susciter un spectacle qui autrefois était communément admis, sinon prisé. Un des exemples les plus marquants et qui revient souvent lorsqu’on évoque son travail est le succès que connut autrefois, au XVIe siècle, le lancer de chats dans des bûchers, lors des fêtes de la Saint-Jean : les chats se consumaient dans des souffrances qu’il n’est pas difficile d’imaginer, au grand plaisir du public venu nombreux pour ces spectacles. On ne peut s’empêcher de penser que les réactions des personnes indignées, suite à la vision des images sur Jan Fabre, traduisent bien, en effet, les changements : serions-nous plus « civilisés » au sens d’Elias ? Sans doute, si sous ce terme on désigne le fait que la violence nous choque, et surtout, précisons-le, qu’elle tend à « s’invisibiliser », à ne plus se montrer ».

Elle s’intéresse ensuite à la photo historique de 1948 qui a explicitement inspiré Jan Fabre : « Dali Atomicus ». Après la guerre qui nous a fait entrer dans l’ère atomique, le photographe Philippe Halsman et Salvador Dali étaient impressionnés par la physique nouvelle. Leur imaginaire était excité par les nouvelles hypothèses scientifiques : on parlait d’antigravitation, d’antimatière Ils ont alors essayé de visualiser ces folles perspectives : tout doit être en suspension, comme dans un atome ! Ils travaillèrent ensemble à l’élaboration de divers scénarios avec des objets en suspension. Ils pensèrent d’abord réaliser leur image en utilisant du lait (en souvenir de la photo d’Harold Edgerton avec du lait en suspension). Mais ils choisirent de le faire avec de l’eau. Leurs assistants lancèrent trois chats en l’air avec un seau d’eau. Dali sautait en l’air et Halsman déclenchait. Pendant que tout le monde nettoyait le sol et consolait les chats, le photographe développait le film pour voir le résultat. Au bout de 6 heures et 28 essais, la photo fut bonne ! Très vite, elle parut sur une double page de « Life » et fit sensation.  »C’est bien intéressant, car à l’origine, ce n’était donc pas de l’eau qui devait gicler et se disperser en l’air mais du lait. Halsman et Dali sont eux-mêmes influencés, à cet égard, par la photo de Harold Edgerton, qui montrait des gouttes de lait en suspension. Mais, et je trouve cela intéressant, ils vont opter pour de l’eau car ils ne veulent pas choquer un public qui, on est en 1948, sort d’une très longue période de privations. Je suis, à cet égard, héritière de la philosophie de Leibniz, et si je crois sincèrement que c’est souvent une bonne chose que les artistes, les philosophes, les écrivains, soient ailleurs que là où on les attend, je suis très sensible au fait qu’on prête attention, de manière conséquente et responsable, à ceux que l’on pourrait offenser. Et je suis bien sensible à l’attention, au souci qu’ont manifesté Dali et Halsman. Ce qui montre en même temps que ce qui offense peut bien changer ; en 1948, ce n’est pas ce que devaient subir les chats qui inquiétait, mais bien ce qu’allaient ressentir les gens devant le gaspillage de nourriture après une période très difficile. »

Vinciane Despret constate encore que ce « processus civilisateur » « nous rend plus sensibles. On remarquera que sur les blogs et dans les commentaires des personnes suite aux articles, certains ne manquent de noter la contradiction entre cette réaction d’indignation et le sort invisible des animaux, en particulier d’élevage. A la lecture de ces commentaires, on voit également à quel point cet événement s’articule presque immédiatement avec quantité de questions politiques, en ce compris avec les questions de nos conflits très belges (même les goûts du Palais en matière d’art, et le fait de privilégier un artiste flamand y sont discutés !). L’écologue Karim Labb m’avait dit un jour que si l’on introduit la question de l’animal dans l’espace urbain, elle a immédiatement des effets très subversifs. Cette histoire l’atteste ».

Quant à la performance de Fabre, elle estime que son acte traduit « un des effets du processus régulateur de la violence, qui prend la forme d’une pratique de l’insoumission, et qui passe par l’incivilité et la provocation. Mais Fabre n’avait pas du tout prévu cette réaction, il a agi avec une certaine inconséquence (Dali avait tenu compte de l’émoi possible de l’opinion). Je ne peux m’empêcher de penser, à propos de cette pratique de l’insoumission et de la provocation qui guide le travail de l’artiste, qu’elle a pris l’allure d’une routine un peu aveugle, mécanique, une routine qui ne convoque plus vraiment de processus de pensée, qui ne s’interroge pas sur les effets possibles, et qui me semble perdre son sens quand elle devient provocation pour elle-même, et non pas pour déstabiliser d’autres routines, des rapports de pouvoirs, des usages sclérosés, et pour faire hésiter ».