Relire, dix ans après, « L’expression des émotions chez l’homme et chez les animaux » de Charles Darwin

Relire, dix ans après, « L’expression des émotions chez l’homme et chez les animaux » de Charles Darwin.
Vinciane Despret
(Article non publié)

Il y a un peu plus de dix ans, les observations de Darwin sur “l’Expression” des émotions n’avaient pas véritablement réussi à arrêter mon attention. Le moins que je pensais pouvoir attendre de ce travail, puisqu’il s’agissait d’émotions, était de retrouver les prémices de cette « science des comportements animaux » qu’on appellera plus tard éthologie, et ce qui m’intéresse chez les êtres vivants, hommes et bêtes, la façon dont ils communiquent, autrement dit la dimension relationnelle de toute expression des émotions.  Pourquoi Darwin consacrait-il autant d’énergie à étudier les expressions, du sourire au froncement de sourcils, du hérissement de la pilosité à la moue de dégoût, en les considérant en quelque sorte comme des réponses mécaniques à des bouleversements internes, sans prendre un seul instant en compte le fait que les animaux, et les hommes, communiquent avec leurs émotions? On peut bien sûr envisager que, dans la perspective de la lutte pour la survie, le fait de communiquer ses émotions peut s’avérer un mauvais calcul: il vaut mieux, face à un prédateur ou à un ennemi,  masquer ses intentions, si ce n’est dans le cas où on veut l’effrayer. Darwin se serait trouvé devant ce qu’on appelle un paradoxe de l’évolution: si l’on accepte  que l’expression des émotions a une fonction de communication, alors, en rendant lisibles leurs émotions, les animaux agissent contre leur intérêt[1]. Ne pouvant résoudre cette contradiction, Darwin aurait donc préféré se cantonner dans une analyse étroite des expressions et traiter les émotions comme si elles n’avaient pas de véritable dimension relationnelle.
A relire ce texte aujourd’hui, je me rends compte que j’avais été beaucoup trop vite et que l’essentiel, et l’intérêt de ce travail,  m’avaient échappé.

Compte rendu du livre «Soigner les morts pour guérir les vivants»

Compte rendu du livre « Soigner les morts pour guérir les vivants », de Magali Molinié, Paris, Les Empêcheurs de Penser en rond, 2006.
Article publié dans la Quinzaine littéraire. Janvier 2007
Vinciane Despret
Il y a des « on ne sait pas » qui prennent la forme de certitude et barrent, de ce fait, la route à toute possibilité d’hésitation ; il y en d’autres, qui, au contraire, ouvrent des espaces suffisamment larges pour remettre la pensée au travail.
Du côté des premiers, je retrouve une histoire qui nous est arrivé, il y a maintenant quelques années, lorsque ma sœur cadette fut tuée dans un accident de voiture. Une de nos amies proches, psychologue, vint nous rendre visite au lendemain du drame et nous demanda comment nous avions expliqué aux jeunes enfants de la disparue ce qu’était devenue leur mère. C’est avec une nuance de réprobation qu’elle accueillit le fait que nous ayons tous, spontanément, évoqué que leur maman était au ciel, et que désormais elle veillait sur eux : « vous devez dire la vérité aux enfants. Où sont les morts, on ne sait pas ».
Bien sûr, nous ne le savions pas : mais il ne s’agissait pas pour nous de savoir où elle était, mais de trouver concrètement une place où elle pourrait être, afin de continuer, avec elle, la conversation que la mort avait interrompue. Le « on ne sait pas » de notre amie psychologue n’avait pas du tout le même sens que le nôtre. Pas le même devenir non plus.
Notre « on ne sait pas » aurait pu être accueilli dans le travail de Magali Molinié. Et c’est grâce à ce travail que je peux aujourd’hui comprendre ce qui se jouait dans le désaccord entre la psychologue et nous.
 Nous avions, de part et d’autre, fait appel à un pan différent de notre héritage. De notre côté, nous avions saisi les ressources d’une longue tradition populaire, qui allait nous aider à constituer de nouveaux modes d’existence et de présence pour celle qui n’était plus avec nous comme avant. Notre amie, quant à elle, se désignait comme héritière d’une autre tradition, ce que traduisait clairement le fait qu’elle se réfère à la notion de « vérité » : elle prolongeait le processus de laïcisation progressive du monde, des êtres qui le composent, de ce qui les affecte et les font agir. Pour le dire sans doute un peu vite, ce processus de laïcisation a pris la forme, tant dans le domaine de la psychopathologie que dans celui des relations aux disparus, d’un procès d’intériorisation : du côté des vivants, les causes du mal seront dorénavant psychiques — et non plus le fait d’invisibles dotés d’intentionnalité— ; les morts, quant à eux, deviennent des entités appartenant au monde interne des personnes. D’où la possibilité d’envisager la relation aux morts comme un travail essentiellement intra-psychique, aboutissant, normalement, à l’épreuve de réalité. Et si les morts résistent à la proposition qui leur est faite de devenir des entités internes, s’ils s’obstinent à garder des contacts avec les vivants, c’est aux illusions ou aux fantasmes de ces derniers qu’il faut s’en prendre.
« Epreuve de réalité », « travail du deuil », « objet substitutif » sont devenus, depuis lors, les termes clés, valant pour norme de ce qu’est, et donc de ce que doit être, l’expérience du deuil. Ainsi conçu, le deuil ne fait que réaffirmer la conception de la mort comme néant. Mais cette conception ne règle en rien la question du lieu où sont les morts : « Cette question est pourtant l’une de celles qui occupent le plus les endeuillés. »[1]
Et c’est à cette question, aux idées et aux réponses qui habitent ceux qui consultent, en ce compris celles qui concernent la « vie des morts »[2], que Molinié convie les praticiens à s’intéresser.
La constitution d’un savoir écologique sur les modes d’existence, de relations et de transformations que les vivants et les morts se proposent mutuellement, engage alors la question de la vérité, celle-là même que soulevait notre amie psychologue, d’une tout autre manière. L’expertise des personnes rencontrées, sur laquelle se fonde le pari méthodologique de la recherche, interdit désormais au « on ne sait pas » de clôturer la question[3] : « Il s’agit d’accueillir les êtres qu’amènent les personnes sans les assigner au registre de la crédulité ou du fantasme, mais bien plutôt en reconstituant les contextes dans lesquels ces êtres ont leur place, leur vérité. »[4] Il s’agit aussi de répertorier les compétences, les réussites— comment les morts parfois, utilisent certains modes de présence pour contraindre les vivants à penser et à s’engager dans des actions qui réorganisent leur vie[5], comment les vivants répondent avec succès à l’interrogation qui s’impose si souvent à eux : « que me veut le défunt ; qu’attend-il de moi ? »
L’horizon, cependant, est celui de la clinique : comprendre les modalités intimes et sociales au travers desquelles « les morts persistent à se manifester ou consentent à s’éclipser »[6] se subordonne au projet d’aider les personnes dont les défunts reviennent de manière problématique, lorsque les solutions mises en place ne parviennent à apaiser ni les morts, ni les vivants.
Le fait que j’ai abordé ce compte-rendu en me souvenant d’un événement qui a marqué  ma vie et celle des miens, me semble traduire, mieux qu’un éloge, ce que le livre de Magali Molinié nous apporte. Ce livre nous touche, parce qu’avec beaucoup d’intelligence et de générosité, il nous reconduit à de tels événements, pour nous donner, chemin faisant, un peu de confiance par rapport à la manière dont nous avons pu répondre aux questions qu’ils font exister.
Vinciane Despret
Vinciane Despret est philosophe et psychologue. Elle travaille au département de philosophie de l’université de Liège. Elle est l’auteure de nombreux ouvrages interrogeant les pratiques de la psychologie humaine et animale, notamment « Ces émotions qui nous fabriquent. Ethnopsychologie des émotions » ; « Hans, le cheval qui savait compter » et « Quand le loup habitera avec l’agneau », tous trois parus chez les Empêcheurs de penser en rond.


[1] Ibid., p. 124.
[2] Ibid., p. 180.
[3] Ce pari sur l’expertise des personnes, comme d’autres orientations de la réflexion et du travail, s’inspirent explicitement de la pratique ethnopsychiatrique de Tobie Nathan, avec lequel l’auteure collabore depuis de nombreuses années.
[4] Ibid., pp. 180 et 287.
[5] Voir par exemple la belle histoire de Claudine recevant en rêve son grand-père et un vieux monsieur qu’elle a assisté dans la mort.
[6] Ibid., p. 301.