Rencontrer, avec Donna Haraway, un animal

image_miniCar il n’y a jamais rien d’innocent chez Haraway, l’écriture moins que le reste – que l’on identifie l’absence d’innocence à la « stratégie » ou qu’on l’entende comme la reconnaissance du fait que nous sommes toujours engagés par les conséquences de ce que nous faisons, et que ces conséquences sont inextricablement liées au fait que nous sommes « intéressés » dans des choix qui engagent d’autres que nous ; les mots sont agissants, la manière de raconter les histoires importe.

Recension de When species meet de Donna Haraway, parue dans un numéro spécial de la revue Critique, dédié à la question de la libération animale. Lire le texte complet.

Repenser la différence anthropologique, par Stéphanie Favreau

Stéphanie Favreau consacre une très belle recension à « Que diraient les animaux… si on leur posait les bonnes questions? », parue sur le site nonfiction.fr, qui se situe dans la lignée du très joli texte de Rémi Eliçable.

Repenser la différence anthropologique. Prolégomènes à toute éthologie future…

Revisiter les fondements de l’éthologie

Vinciane Despret à travers ce nouvel ouvrage sur la condition animale nous propose une autre vision de la différence anthropologique. Longtemps cette question a opposé les partisans de l’exception humaine à ceux qui attribuaient aux animaux nos propres capacités. Ici l’auteur nous invite à prendre du champ par rapport à ce débat. Elle réussit le tour de force de faire passer un message subtil à travers de multiples anecdotes. Les anecdotes si dévalorisées habituellement par les chercheurs retrouvent ainsi des couleurs. L’une des questions centrales de l’abécédaire est la suivante : « Qui prétend-on protéger avec cette accusation [d’anthropomorphisme] ? L’animal à qui on prêterait trop, ou mal, et dont on ne reconnaîtrait pas les usages ? Ou s’agit-il de défendre des positions, des manières de faire, des identités professionnelles ? » 

Même si on retrouve quelques thèmes pivots comme nous allons le voir, Vinciane Despret revendique non seulement un raisonnement mais aussi un style original. Ainsi Que diraient les animaux si… on leur posait les bonnes questions ? est un abécédaire, « on peut le prendre par le milieu, faire confiance à ses doigts, à ses envies, au hasard […]. Il n’y a ni sens ni clé de lecture qui s’imposent. »  

Brouiller les codes, les codes du livre, les codes du faire science, pour mieux faire passer, sans la lourdeur qui sert d’ordinaire de cachet à la vérité scientifique une autre vision de la condition animale. Il est vrai que ceux qui s’attendent à des réponses pourront être surpris par l’apparente superficialité des thèmes abordés mais plus qu’un livre d’éthologie, cet ouvrage met en lumière nos propres travers lorsque l’on aborde la condition animale afin d’en mieux reposer les fondements. En prenant le contre-pied des « dos argentés des universités » , l’auteure entend affirmer l’intérêt et la nécessité de la vulgarisation scientifique et d’une autre éthologie.

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« Un livre pour nous empêcher de penser en rond », dans La semaine vétérinaire

Un livre pour nous empêcher de penser en rond. Une recension de Michel Bertrou parue dans La semaine vétérinaire.
La science a vite fait d’édicter des vérités définitives. Aussi tout bon esprit scientifique doit-il se doubler d’esprit critique La philosophie des sciences travaille à le stimuler. Vinciane Despret, qui enseigne cette discipline à l’université de Liège (elle est aussi psychologue), se penche depuis une quinzaine d’années sur le travail des éthologues. Son analyse critique de leurs pratiques scientifiques apporte un éclairage neuf sur l’étude du comportement animal La philosophe belge, avec un sens aigu du centre pied, n’a de cesse de questionner ce que « faire science » signifie lorsque les animaux sont pris pour ob- jets d’étude. De tels « objets » scientifiques existent-ils par eux-mêmes ou sont-ils socialement construits dans les laboratoires ? N’oblige-t-on pas les animaux à entrer dans nos propres systèmes de référence’ Certains de leurs talents indétectables sont-ils pour autant inexistants ?

Son dernier ouvrage, « Que diraient les animaux, si. on leur posait les bonnes questions?« , creuse plus avant le sillon déjà ouvert dans ses ouvrages précédents. Sous la forme ludique d’un abécédaire, illustré de nombreux récits réjouissants, ce livre à l’apparente légèreté bouscule les nombreux poncifs du comportement animal, et souligne, pour tout dispositif d’étude, l’importance et la singularité de la relation entre observateur et observé.

Michel Bertrou

« L’avis des bêtes, même les animaux ont une existence », dans Libération

Un article de Robert Maggiori publié dans Libération

Watana est une mathématicienne préconceptuelle, spécialisée dans la géométrie spatiale des nœuds et des anneaux. Elle est née en 1995 à Anvers, a séjourné à Stuttgart et habite aujourd’hui Paris, du côté du Jardin des plantes. Très exactement à la ménagerie. Il faut la voir utiliser rouleaux de papier, cartons, morceaux de bois, tissus, ficelles, cordes, lacets… Elle noue et renoue, fait des boucles, les repasse les unes autour des autres, fabrique des colliers à deux rangées, attache des fils de couleur à des supports fixes et avec eux trace des formes d’un point à l’autre de l’espace. Après, elle défait tout. C’est un singe, de l’espèce des orangs-outans. A Berlin, elle avait un ancêtre, un cheval nommé Hans, qui lui était plutôt arithméticien, faisait des soustractions, des multiplications et extrayait des racines carrées.

Les animaux savent-ils compter ou dessiner des triangles isocèles ? Parlent-ils, ont-ils une pensée, une conscience d’eux-mêmes, une volonté, une imagination ? Font-ils des actes intentionnels, prémédités ? Ont-ils des sensations, des sentiments, des pressentiments, des émotions ? Souffrent-ils ? Connaissent-ils l’angoisse, l’incertitude, l’hésitation, le doute ? Se voient-ils comme nous les voyons ? Sont-ils des «sujets» ? Doivent-ils avoir des droits ? Sans doute les «humanistes» préoccupés par le sort auquel sont encore condamnés les hommes privés de liberté, de ressources ou de droits, considèrent-ils ces problèmes sinon secondaires, du moins seconds. Et les mauvais esprits, assurément, en rient, qui estiment que les réponses apportées par les zoologues, les philosophes, les éthologues ou les psychologues à ces questions, seraient moins convaincantes si, au lieu de chats, chiens, singes ou rats de laboratoire, ils prenaient pour objet d’étude moustiques, éponges, moules ou lombrics. Toujours est-il que la réflexion sur l’animal a connu ces dernières décennies un essor et un approfondissement considérable. Dans un premier temps, elle a suivi soit une ligne «continuiste» qui éloigne constamment le curseur de l’Altérité (les animaux possèdent les qualités et les attributs reconnus à l’homme mais sous forme «amoindrie», insuffisamment développée), soit une ligne «différentielle», qui au contraire fixe le curseur à l’endroit d’une opposition radicale (les animaux sont définis par tout ce dont ils sont privés, la raison, la conscience, le langage créatif…).

Mythe. Cette double approche (que réunit leur conclusion : demeure une hiérarchie des êtres au sommet de la laquelle l’homme siège seul) a été ensuite largement nuancée par la psychologie et l’éthologie cognitiviste, qui ont tenté de dire de la façon la plus précise, expérimentale, ce que l’animal pouvait réellement «connaître». Dans ce cadre, avec tous les débords et les détours possibles, s’inscrit le travail de Vinciane Despret, philosophe et psychologue, professeur à l’université de Liège, commissaire scientifique de l’exposition Bêtes et hommes à la grande halle de la Villette à Paris (1) qui, dans le sillage d’Isabelle Stengers et de Bruno Latour, a d’abord tenté de reconstituer les logiques qui guident les choix des chercheurs, comprendre «comment ils rendent leurs objets intéressants» et comment ils sont «impliqués» dans ces objets, pour ensuite mettre en place une «une anthropologie des sciences consacrée à de l’éthologie». Elle publie aujourd’hui Que diraient les animaux, si… on leur posait les bonnes questions ? Du genre : «Peut-on conduire un rat à l’infanticide ?», «Peut-on mettre un animal en panne ?», «La dominance des mâles ne serait-elle pas un mythe ?», «Peut-on vivre avec un cœur de cochon ?», «Existe-t-il des espèces tuables ?», «Pourquoi dit-on que les vaches ne font rien ?»…

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« Pas si bêtes, les bêtes! », dans Sciences humaines

Chiens artistes et vaches exhibitionnistes, babouins querelleurs et chimpanzés délinquants, perroquets bavards et cachalots queer, loutres incestueuses et pongidés géomètres : ceux qui croyaient que la nature pouvait être machinale en seront pour leurs frais. Tout a changé au royaume des animaux.

Que diraient les éléphants… s’ils pouvaient parler ? Ceux du parc de Maetang (Thaïlande), en tout cas, auraient des choses à dire. Chaque jour ouvrable, sous les flashes de dizaines de visiteurs ébahis, fournis en pinceaux et couleurs par de gentils cornacs, ils exécutent d’une trompe agile un élégant autoportrait digne du talent d’un collégien moyen. Miracle de l’art animalier ou pure escroquerie ? Face aux chimpanzés qui barbouillent, aux chiens qui dessinent, aux chevaux qui peignent et aux oiseaux décorateurs, les avis sont toujours partagés : les enthousiastes jurent que ces animaux « sont des artistes », tandis que les sceptiques sont sûrs « qu’il y a un truc ». C’est que rappelle Vinciane Despret en ouverture de ce savoureux abécédaire des performances animales les plus étonnantes, « on en revient toujours à la même question » : celle de l’“agir par soi-même” ». Comme si les humains pouvaient se mettre à « faire une œuvre », comme ça, sans dressage et dans l’indifférence au regard d’autrui… Aux animaux, on adresse toujours les mêmes questions : peuvent-ils mentir, se reconnaître dans un miroir, jouer la comédie, se droguer volontairement, communiquer avec d’autres espèces, ressentir de l’indignation, de la honte, de la tristesse, peuvent-ils souffrir d’amour ou de désamour, jouir de l’ivresse du pouvoir, avoir des préférences sexuelles, montrer le sens du devoir, aimer les mathématiques ?