Rencontrer, avec Donna Haraway, un animal

image_miniCar il n’y a jamais rien d’innocent chez Haraway, l’écriture moins que le reste – que l’on identifie l’absence d’innocence à la « stratégie » ou qu’on l’entende comme la reconnaissance du fait que nous sommes toujours engagés par les conséquences de ce que nous faisons, et que ces conséquences sont inextricablement liées au fait que nous sommes « intéressés » dans des choix qui engagent d’autres que nous ; les mots sont agissants, la manière de raconter les histoires importe.

Recension de When species meet de Donna Haraway, parue dans un numéro spécial de la revue Critique, dédié à la question de la libération animale. Lire le texte complet.

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Penser par les effets

ectoplasmDe nombreux travaux tendent à le montrer, nombreuses sont aujourd’hui les personnes qui conversent avec leurs morts. Ces travaux annoncent une rupture avec les théories usuelles du deuil selon lesquelles les relations avec les défunts persévéreraient à un niveau purement intrapsychique. Ce phénomène n’est pas étranger au parti-pris méthodologique adopté par ces enquêtes qui se refusent à déterminer, à priori, le statut de réalité des êtres impliqués. Une analyse de la manière dont les personnes parlent de la vitalité de leurs défunts montre, en outre, qu’elles-mêmes construisent leur discours de telle sorte à autoriser cette suspension de jugement, notamment en utilisant quantité de stratégies ou de ressorts narratifs pour maintenir l’équivoque.

Cet article a été publié dans la revue Etudes sur les morts. Thanatologie, n° 142, 2012/2.

Lire l’article complet.

Mots clés: défunts, pragmatisme, théories de l’action, equivocations, signes.

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Annonce: une parlotte au corridor

parlottesSigleLe 21 octobre 2013 à 20h00, une parlotte se tiendra avec Vinciane Despret, philosophe (ULG), en dialogue avec Patrick Corillon au CORRIDOR, Rue Vivegnis 388 à 4000 Liège Réservation indispensable : info@lecorridor.be / +32(0)4 227 77 92

Entrée gratuite.

« Nos morts font de nous des fabricateurs de récits ».

Après avoir mené ses recherches sur les rapports que les chercheurs entretiennent avec les animaux qu’ils observent et étudient, Vinciane Despret s’intéresse aux rapports que les humains tissent avec leurs morts. Elle enquête auprès des personnes qui ont perdu un être cher et s’attache surtout aux récits qu’ils produisent à ce propos. Il s’agit au travers de ces témoignages d’apprendre à suivre les morts dans leurs relations aux vivants. Comment certains morts persistent à se manifester, parfois de manière problématique, ou consentent à s’éclipser, comment ils utilisent parfois certains modes de présence pour contraindre les vivants à penser et à s’engager dans des actions qui réorganisent leur vie dans un sens plus satisfaisant, comment les vivants répondent avec succès à l’interrogation qui s’impose si souvent à eux : « que me veut le défunt ; qu’attend-il de moi? ».

« Vous n’avez jamais l’impression que ces êtres-là vivent en vous ?…Vraiment… Qu’ils ont déposé en vous quelque chose qui ne disparaîtra que lorsque vous mourrez vous-mêmes ? Des gestes… une façon de parler ou de penser… Une fidélité à certaines choses et à certains lieux… Croyez-moi. Les morts vivent. Ils nous font faire des choses. Ils influent sur nos décisions. Ils nous forcent. Ils nous façonnent. »
Laurent Gaudé, La porte des enfers.

Vinciane Despret est associée à la dramaturgie des spectacles SMATCH de Dominique Roodthooft. Prochaine création : SMATCH (3), Même si vous tremblez de peur, introduisez votre tête avec calme les 5, 6 et 7 décembre 2013 à 20h00 au Manège.MONS, les 30, 31 janvier et 1er février 2014 à 20h30 au KVS (Bruxelles), du 18 au 22 février 2014 au Théâtre de Liège.

Patrick Corillon, artiste plasticien, est associé à la compagnie le CORRIDOR depuis plusieurs années. Plus d’infos sur www.lecorridor.be.

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Fabuler (avec) les yeux fermés

Je présentais — en tremblant — ma première conférence sur les morts ; ce fut une belle réussite!

séminaire de l’erg 2013 : Vinciane Despret from erg on Vimeo.

Rencontre lors du séminaire annuel de l’ERG: Narration spéculative,
ayant eu lieu les 13, 14 et 15 mars 2013, aux Halles de Schaerbeek, Bruxelles

Les histoires vont bien au-delà de l’idéologie. En cela réside notre espoir. Donna Haraway

Présentation des organisteurs:

Le séminaire Narration spéculative propose, en rassemblant une multiplicité de disciplines et d’approches, d’explorer les effets et potentialités de la mise en tension de ces deux termes qui ont partagé une dévalorisation similaire, disqualification dans le champ de l’art contemporain pour l’un, et dans l’histoire de la philosophie pour l’autre. Depuis quelques années, ils ont, dans différents domaines, à la fois esthétiques, philosophiques et politiques, déployés de nouvelles positivités donnant l’occasion de densifier les forces de la narration.

La pensée spéculative, telle que nous essayons d’en hériter, tente d’articuler trois gestes : affirmer l’importance de l’invention de propositions fonctionnant comme des «appâts pour des sentirs» (Whitehead) ; opposer à la logique du probable, la création de possibles ; démultiplier les perspectives, à la fois humaines et non-humaines.

Nos manières de raconter le monde forment, dès lors, autant d’appâts pour ses métamorphoses qu’il s’agit d’activer dans le présent, de rendre perceptible, en le chargeant des virtualités de ce qui pourrait être. Ce qui implique, en retour, l’engagement spéculatif comme pensée des conséquences, et non utopie ou imaginaire projetés sur le présent.

Faire bégayer le réel, fabuler de nouveaux rapports à l’histoire, aux histoires, aux archives, élargir le spectre, jusqu’à des formes de science-fiction, de culture populaire, de pratiques disqualifiées. Multiplier et intensifier les types de modèles narratifs possibles, fabriquer des personnages, des mythes, faire émerger de nouveaux mondes reliés qui nous déconcertent.

La narration acquiert, dans ce contexte, un rôle actif qui se base sur l’expérimentation et la production de récits comme forces propositionnelles afin de déplacer la noirceur écrasante d’un monde trop bien décrit, de trouver des ruses, de jouer, en retournant inlassablement à notre pratique, en trébuchant, en affirmant la nécessité de créer de nouvelles manières de raconter.

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« Que diraient les animaux si… », Grandes Conférences liégeoises

Le 17 janvier dernier, j’étais l’invitée des Grandes conférences liégeoises.

Conférence prononcée dans le cadre des Grandes conférences liégeoises le 17 janvier 2013. Télécharger le texte.

Vinciane Despret
Département de Philosophe
Université de Liège

 

Dans le Morning Herald du 14 février 1829, on pouvait lire ceci:  une femme du village de Mansfield, en Angleterre, avait promis à une  amie très proche, sur son lit de mort, qu’elle déposerait dans son cercueil, un paquet de lettres autrefois écrites par son fils défunt. Or, dans le désarroi du chagrin, elle a oublié. Elle resta désemparée jusqu’à ce que peu après, le facteur de ce même village décède. Elle alla donc voir la famille du facteur et lui demanda la permission de déposer les lettres dans le cercueil de ce dernier. Elle savait qu’elle pouvait avoir confiance dans le fait qu’il serait aussi diligent comme facteur dans l’autre monde qu’il l’avait été dans celui-ci[1].

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Eh l’animal ! Tu m’écoutes quand je te parle ?

J’étais l’invitée de l’émission « Pas la peine de crier » animée par Marie Richeux.

Troisième escale de notre semaine placée sous le signe de l’animalité (Tome 1, Apprivoiser. Non ; Tome 2, La leçon de l’écuyer). Notre invitée Vinciane Despret, philosophe, interroge les dispositifs à partir desquels nous entrons en contact avec les animaux. Elle est l’auteure de Que diraient les animaux si… on leur posait les bonnes questions ? (La Découverte, Les Empêcheurs de penser en rond, 2012).

Lundi la chorégraphe Mylène Benoit évoquait son rapport non apprivoisé aux interprètes, au public, à la danse. Hier, nous tentions de mettre des mots sur l’indicible lien qui unit le cavalier à son cheval dans les dressages les plus fins. Aujourd’hui nous poserons les bonnes questions aux animaux. Ou plutôt nous nous poserons à nous, les bonnes questions sur eux. Ou encore nous nous poserons à nous, les bonnes questions sur nous, profitant de ce que l’on peut apprendre d’eux. En fait, tout réside peut-être dans cette idée de poser la bonne question. De bien la poser. C’est-à-dire, j’imagine, à la façon dont on la met en œuvre par l’expérience et l’observation. Mais aussi de quels a priori on se déleste en la posant, et de quelle façon on envisage un monde, celui des animaux, sans trop le considérer étranger. Il y a de l’empathie certes dans ce fonctionnement, mais elle est technique, et l’effet de miroir qui existe dans l’analyse et l’observation des comportements animaux ne doit pas effacer l’idée que ces observations, si elles nous concernent, humains, renvoient d’abord à eux, animaux. L’analogie entre les hommes et les bêtes n’est pas une pratique neuve, elle ne cesse pourtant de démontrer son potentiel éclairant.

Notre invitée, Vinciane Despret, est philosophe des sciences et enseigne à l’université de Liège. Elle publiait l’an passé Que diraient les animaux si…on leur posait les bonnes questions, aux éditions de La Découverte.

Réécouter l’émission:

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Les 28 jets de chats pour Dali

Interview de Vinciane Despret par Guy Duplat, publiée dans La Libre

Mis en ligne le 05/11/2012

Jan Fabre a créé la polémique avec sa performance “chatière”. Les commentaires d’une philosophe, Vinciane Despret.
Entretien

L’affaire de chats lancés en l’air (et rattrapés) pour un film sur Jan Fabre (lire nos éditions précédentes) a démarré sur un fait mineur à écouter l’artiste : « Les scènes n’ont duré que deux minutes et les chats sont retombés sur quatre tapis de yoga. Aucun n’a été blessé ». Mais par un mouvement typique de la société de l’Internet, l’affaire a entraîné des torrents de textes (y compris un article dans « Libération » !). Dans « De Morgen », Jan Desmet, écrivain spécialisé sur les relations hommes-animaux, trouve, comme d’autres, tout« cela totalement disproportionné et extrêmement hypocrite »« au même moment, on tue en Syrie », sans réactions.

Vinciane Despret, philosophe à l’université de Liège et auteur de nombreux ouvrages importants sur les liens entre les hommes et les animaux, réagit pour nous à ce débat. Elle pointe d’abord l’évolution de nos perceptions à l’égard des animaux : « Le sociologue allemand Norbert Elias, dit-elle, avait montré dans son livre « La Civilisation des mœurs » , que le processus de régulation des mœurs, processus de civilité qui régule les pulsions d’une société, montrait ses effets lorsqu’on comparait les réactions de dégoût ou d’horreur que peut susciter un spectacle qui autrefois était communément admis, sinon prisé. Un des exemples les plus marquants et qui revient souvent lorsqu’on évoque son travail est le succès que connut autrefois, au XVIe siècle, le lancer de chats dans des bûchers, lors des fêtes de la Saint-Jean : les chats se consumaient dans des souffrances qu’il n’est pas difficile d’imaginer, au grand plaisir du public venu nombreux pour ces spectacles. On ne peut s’empêcher de penser que les réactions des personnes indignées, suite à la vision des images sur Jan Fabre, traduisent bien, en effet, les changements : serions-nous plus « civilisés » au sens d’Elias ? Sans doute, si sous ce terme on désigne le fait que la violence nous choque, et surtout, précisons-le, qu’elle tend à « s’invisibiliser », à ne plus se montrer ».

Elle s’intéresse ensuite à la photo historique de 1948 qui a explicitement inspiré Jan Fabre : « Dali Atomicus ». Après la guerre qui nous a fait entrer dans l’ère atomique, le photographe Philippe Halsman et Salvador Dali étaient impressionnés par la physique nouvelle. Leur imaginaire était excité par les nouvelles hypothèses scientifiques : on parlait d’antigravitation, d’antimatière Ils ont alors essayé de visualiser ces folles perspectives : tout doit être en suspension, comme dans un atome ! Ils travaillèrent ensemble à l’élaboration de divers scénarios avec des objets en suspension. Ils pensèrent d’abord réaliser leur image en utilisant du lait (en souvenir de la photo d’Harold Edgerton avec du lait en suspension). Mais ils choisirent de le faire avec de l’eau. Leurs assistants lancèrent trois chats en l’air avec un seau d’eau. Dali sautait en l’air et Halsman déclenchait. Pendant que tout le monde nettoyait le sol et consolait les chats, le photographe développait le film pour voir le résultat. Au bout de 6 heures et 28 essais, la photo fut bonne ! Très vite, elle parut sur une double page de « Life » et fit sensation.  »C’est bien intéressant, car à l’origine, ce n’était donc pas de l’eau qui devait gicler et se disperser en l’air mais du lait. Halsman et Dali sont eux-mêmes influencés, à cet égard, par la photo de Harold Edgerton, qui montrait des gouttes de lait en suspension. Mais, et je trouve cela intéressant, ils vont opter pour de l’eau car ils ne veulent pas choquer un public qui, on est en 1948, sort d’une très longue période de privations. Je suis, à cet égard, héritière de la philosophie de Leibniz, et si je crois sincèrement que c’est souvent une bonne chose que les artistes, les philosophes, les écrivains, soient ailleurs que là où on les attend, je suis très sensible au fait qu’on prête attention, de manière conséquente et responsable, à ceux que l’on pourrait offenser. Et je suis bien sensible à l’attention, au souci qu’ont manifesté Dali et Halsman. Ce qui montre en même temps que ce qui offense peut bien changer ; en 1948, ce n’est pas ce que devaient subir les chats qui inquiétait, mais bien ce qu’allaient ressentir les gens devant le gaspillage de nourriture après une période très difficile. »

Vinciane Despret constate encore que ce « processus civilisateur » « nous rend plus sensibles. On remarquera que sur les blogs et dans les commentaires des personnes suite aux articles, certains ne manquent de noter la contradiction entre cette réaction d’indignation et le sort invisible des animaux, en particulier d’élevage. A la lecture de ces commentaires, on voit également à quel point cet événement s’articule presque immédiatement avec quantité de questions politiques, en ce compris avec les questions de nos conflits très belges (même les goûts du Palais en matière d’art, et le fait de privilégier un artiste flamand y sont discutés !). L’écologue Karim Labb m’avait dit un jour que si l’on introduit la question de l’animal dans l’espace urbain, elle a immédiatement des effets très subversifs. Cette histoire l’atteste ».

Quant à la performance de Fabre, elle estime que son acte traduit « un des effets du processus régulateur de la violence, qui prend la forme d’une pratique de l’insoumission, et qui passe par l’incivilité et la provocation. Mais Fabre n’avait pas du tout prévu cette réaction, il a agi avec une certaine inconséquence (Dali avait tenu compte de l’émoi possible de l’opinion). Je ne peux m’empêcher de penser, à propos de cette pratique de l’insoumission et de la provocation qui guide le travail de l’artiste, qu’elle a pris l’allure d’une routine un peu aveugle, mécanique, une routine qui ne convoque plus vraiment de processus de pensée, qui ne s’interroge pas sur les effets possibles, et qui me semble perdre son sens quand elle devient provocation pour elle-même, et non pas pour déstabiliser d’autres routines, des rapports de pouvoirs, des usages sclérosés, et pour faire hésiter ».

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Repenser la différence anthropologique, par Stéphanie Favreau

Stéphanie Favreau consacre une très belle recension à « Que diraient les animaux… si on leur posait les bonnes questions? », parue sur le site nonfiction.fr, qui se situe dans la lignée du très joli texte de Rémi Eliçable.

Repenser la différence anthropologique. Prolégomènes à toute éthologie future…

Revisiter les fondements de l’éthologie

Vinciane Despret à travers ce nouvel ouvrage sur la condition animale nous propose une autre vision de la différence anthropologique. Longtemps cette question a opposé les partisans de l’exception humaine à ceux qui attribuaient aux animaux nos propres capacités. Ici l’auteur nous invite à prendre du champ par rapport à ce débat. Elle réussit le tour de force de faire passer un message subtil à travers de multiples anecdotes. Les anecdotes si dévalorisées habituellement par les chercheurs retrouvent ainsi des couleurs. L’une des questions centrales de l’abécédaire est la suivante : « Qui prétend-on protéger avec cette accusation [d’anthropomorphisme] ? L’animal à qui on prêterait trop, ou mal, et dont on ne reconnaîtrait pas les usages ? Ou s’agit-il de défendre des positions, des manières de faire, des identités professionnelles ? » 

Même si on retrouve quelques thèmes pivots comme nous allons le voir, Vinciane Despret revendique non seulement un raisonnement mais aussi un style original. Ainsi Que diraient les animaux si… on leur posait les bonnes questions ? est un abécédaire, « on peut le prendre par le milieu, faire confiance à ses doigts, à ses envies, au hasard […]. Il n’y a ni sens ni clé de lecture qui s’imposent. »  

Brouiller les codes, les codes du livre, les codes du faire science, pour mieux faire passer, sans la lourdeur qui sert d’ordinaire de cachet à la vérité scientifique une autre vision de la condition animale. Il est vrai que ceux qui s’attendent à des réponses pourront être surpris par l’apparente superficialité des thèmes abordés mais plus qu’un livre d’éthologie, cet ouvrage met en lumière nos propres travers lorsque l’on aborde la condition animale afin d’en mieux reposer les fondements. En prenant le contre-pied des « dos argentés des universités » , l’auteure entend affirmer l’intérêt et la nécessité de la vulgarisation scientifique et d’une autre éthologie.

Lire la suite sur nonfiction.fr…

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